Pour les gens de mon âge, Hélène Carrère d’Encausse était surtout connue pour son refus acharné de toute évolution « féministe » de la langue (féminisation des noms et métiers, écriture inclusive) en tant que secrétaire perpétuel de l’Académie française – elle tenait à ce masculin, et il est amusant de voir que ni son fils ni la presse ne perpétuent son choix… Ajoutez à cela son aura d’« intellectuelle de droite » (expression antinomique) et mon non-intérêt pour les romans familiaux : ce livre ne m’était a priori pas sympathique – bien que je doive confesser un plaisir coupable pour tout ce qui touche à l’Académie française. Fort heureusement, je suis passé outre ; comme quoi, il faudrait toujours lire les livres avant d’en tirer une opinion…
Dans Kolkhoze, il est donc question d’Hélène Carrère d’Encausse, née Zourabichvili, à la fois mère décédée de l’auteur, descendante d’aristocrates russes tsaristes et de géorgiens exilés et réfugiés en France, faits apatrides par la révolution d’Octobre, arrivée au sommet des gloires que la République française peut offrir. Le livre s’ouvre sur l’hommage national rendu aux Invalides, puis Emmanuel Carrère remonte aux origines de ses arrière-grands-parents, grâce à l’énorme travail généalogique effectué par son père, fasciné par la famille de sa femme. Du côté aristocratique russe, noblesse d’ancien régime, on trouve entre autres comtes et boyards de la Cour un assassin du tsar Paul Ier, et du côté géorgien, rien de moins que Niko Nikoladzé, surnommé « « le Victor Hugo géorgien » – ce qui en impose, même si évidemment personne ne surnomme Victor Hugo « le Niko Nikoladzé français » » (p. 30-31). La propre cousine d’Emmanuel Carrère, Salomé Zourabichvili, sera ambassadrice de France en Géorgie, puis présidente de la République géorgienne. On n’est donc pas chez n’importe qui, sauf que tout ce petit monde est littéralement renversé par la révolution bolchevique et part en exil pour vivre dans des chambres de bonnes en France. Carrère rend ce changement d’époque et de monde (le passage brutal du XIXe au XXe siècle) avec beaucoup de clarté, et sans jamais perdre le lecteur, même quand, comme moi, il n’est pas spécialement fasciné par l’aristocratie, a fortiori russe et désargentée. De son côté, Louis Carrère d’Encausse est issu de la bien moins romanesque bourgeoisie bordelaise classique – toutefois, fort de ses recherches généalogiques, il réussit à inventer et justifier sa particule, et s’il vécut toute sa vie dans l’ombre écrasante de sa femme, son fils lui fait une place dans ce tombeau.
Au-delà de sa famille, la propre vie d’Hélène Carrère d’Encausse est passionnante. Toute apatride pauvre qu’elle est, elle entre aux Sciences Po (« ma mère, toute sa vie, dira « aux Sciences Po », pas « à Sciences Po », comme elle dira plus tard la Covid », p. 207), puis commence sa carrière dans un obscur cabinet d’études dirigé par un pope, probablement une officine d’espionnage des républiques soviétiques. Elle entre au cabinet du ministre de l’Éducation du gouvernement de Guy Mollet (rappelons-le, socialiste ! Certes pas le plus socialiste de la SFIO d’alors, mais quand même), accompagne des biologistes spécialistes du mouton en Ouzbékistan pour étudier comment les ouzbeks vivent sous l’URSS (l’Ursse), et en tirer sa thèse de sciences politiques sur les rapports en islam et marxisme – thèse marxiste dirigée par un marxiste ! Elle passera ensuite des républiques d’Asie centrale au cœur de l’URSS sans jamais se retourner sur sa Géorgie familiale. Et la voilà prof aux Sciences Po, historienne reconnue passant progressivement de l’académisme aux ouvrages plus accessibles (on ne disait pas encore « vulgarisés ») et à la reconnaissance du grand public.
On découvre, outre la femme froide et austère qu’on connaissait, une femme désirée (et même enlevée par un pilote afghan) et une mère de famille aimante (je ne divulgâcherai pas la belle anecdote du foie de veau et du Shah d’Iran). Carrère reconstitue très justement sa mère, et Kolkhoze n’est ni un règlement de comptes post-mortem, ni un panégyrique. Il n’occulte ni ses liens avec des fascistes notoires, à commencer par l’immonde Brasillach (à l’enterrement duquel elle n’ira pas, tout de même) et Maurice Bardèche (qui, sage pendant la guerre, se découvre fasciste « après la défaite du fascisme, [ce qui] mérite une forme paradoxale de respect », p. 186), ni son rapport très fluctuant à la vérité – ce qui est embêtant pour une historienne, tout de même.
À l’exemple de son père, elle n’aimait tout simplement pas la musique, mais elle ne se contentait pas de ne pas l’aimer : elle lui était hostile (…) Cela n’a pas empêché ma mère, devenue célèbre, d’accepter un jour l’invitation de la station Radio Classique, de passer une heure à y disserter sur ses goûts musicaux (non seulement fictifs, mais d’une banalité à pleurer) et de dire à un moment, sur un ton pensif, embué de mystère, que c’était tout de même étonnant, cet amour tellement profond et inné, chez elle, pour la musique, alors qu’il n’y avait aucun musicien dans sa famille – son frère, sa belle-sœur et ses deux beaux-parents étant tous les quatre, rappelons-le, musiciens professionnels. (p. 169)
Kolkhoze est aussi, et peut-être même surtout, en creux, un livre sur la Russie. Sa grande littérature, que j’ai maintenant envie de lire (Nabokov, Lermontov, Tchekhov, Dostoïevski adoré par son père et elle, Tolstoï détesté par eux), évidemment son histoire, et évidemment la guerre en Ukraine, qu’Hélène Carrère d’Encausse, toute russologue émérite qu’elle était, a échoué à prédire, et à laquelle Carrère consacre en retour toute la dernière partie du livre. S’il est écrit dans une langue d’une fluidité et d’une limpidité remarquables, aux antipodes d’un académisme boursouflé et démodé, Kolkhoze est aussi un livre sur l’Académie. Carrère revendique le patronage de la Marguerite Yourcenar tardive, prima inter pares des Académiciennes, attentive au vertical plutôt qu’à l’horizontal, et on apprend plein de choses sur la vieille dame du Quai Conti, notamment que son secrétaire perpétuel y bénéficie d’un immense appartement de fonction, rempli de portraits d’Académiciens et doté d’une très bonne cave (dont son prédécesseur, Maurice Druon, était très friand, et pas qu’à titre professionnel).
Je retiendrai en particulier de ce gros livre (550 pages qui filent à toute vitesse) le très beau chapitre 20 où Carrère raconte son entrée en littérature, territoire où il espère échapper à la gloire de sa mère : raté, Pivot l’invite pour son premier roman à une émission d’Apostrophes consacrée aux écrivains parent et enfant. Il y a, à cette émission, Florence Delay (pas encore Académicienne) et son père Jean Delay (Académicien). Carrère regarde l’archive de l’INA, et s’étonne que le malaise de Jean Delay, en fin d’émission, ait été coupé. L’a-t-il inventé ? A-t-il fabriqué ce faux souvenir – mais tous les souvenirs ne sont-ils pas faux par essence ? Il conclut en se disant qu’il pourrait demander à Florence Delay ce dont elle se souvient, mais qu’il ne veut pas prendre le risque qu’elle le démente. Entre l’écriture et la parution, Florence Delay est morte, il ne pourra jamais prendre ce risque, et c’est bien triste. Il y a aussi le chapitre 30, morceau de bravoure, relatant la mort de sa mère, digne et grandiose jusqu’au bout. Adepte devant l’Éternel du très aristocratique never explain, never complain, les deux seuls regrets qu’elle exprimera à la fin de sa vie sont l’échec d’une ponction qui aurait considérablement allégé ses souffrances, et le fait qu’elle ne voie pas la finalisation de la neuvième édition du dictionnaire de l’Académie.
« Quand je suis arrivée, en 1990, on en était à la lettre E, me dit ma mère. On en est maintenant à Z, on est même assez avancés dans Z. Cela m’aurait plu d’aller jusqu’au dernier mot. » Je demande : « Qui est ? » Elle rit : « Zz. – Zz ? – Zz, oui : l’onomatopée imitant le bourdonnement d’un insecte ou le ronflement d’un dormeur. J’aurais aimé aller jusqu’à zz. – Mais vous en êtes où ? – À zoo. À la dernière séance avant les vacances d’été, nous nous sommes arrêtés à zoo. » Naïvement, je dis que tant qu’on y était on aurait pu rester quelques heures de plus pour boucler l’affaire : entre zoo et zz, la route ne doit pas être à ce point encombrée. Ma mère secoue la tête, impatientée : « Détrompe-toi. Entre zoo et zz, il y a encore soixante-deux mots, dont zooflagellé, zoomancie, zozo, zozoter, zwinglien – pour les disciples du prédicateur suisse Zwingli. Je ne te dis pas qu’ils sont très importants mais il aurait fallu encore une quinzaine de séances. J’ai eu beau les presser, et crois-moi je l’ai fait, ce n’était pas possible d’y arriver. (p. 501-502)
Il y a cette phrase de Virginie Despentes qui a pas mal circulé dans cette rentrée littéraire submergée d’histoires familiales : « Il n’y a que les riches pour penser qu’on s’intéresse à leur famille ». Sur le principe, je suis bien d’accord ; toutefois, quand c’est Emmanuel Carrère qui raconte la sienne, de la manière dont il le fait, ça m’intéresse. Par elle-même, Hélène Carrère d’Encausse était devenue immortelle et même perpétuelle. Avec ce livre, Emmanuel Carrère la fait entrer toute entière dans l’éternité de la littérature.