Dans ce deuxième tome de La Trilogie berlinoise, on retrouve notre cher Bernie Gunther, fidèle à lui même, toujours cynique, sarcastique et porté sur la provocation. Le problème est que ce type de personnage fonctionne sur une corde raide lorsqu’il évolue dans le Berlin de 1938, au cœur d’un régime où l’ironie peut très vite devenir dangereuse. C’est sans doute ce qui donne un peu de tension à cette figure assez classique du privé noir : il parle comme un détective américain, mais il le fait dans un monde où chaque phrase peut avoir des conséquences.
L’enquête reste menée tambour battant, avec un rythme nerveux, des rebondissements réguliers et une intrigue qui tient globalement bien. Le roman demeure très codifié, avec son détective désabusé, ses dialogues secs, ses milieux troubles, ses puissants corrompus et son atmosphère de menace permanente. Rien de révolutionnaire donc, mais un ensemble solide, efficace et assez agréable à suivre pour qui accepte les codes du polar noir.
Par rapport au premier tome, Berlin passe un peu plus au second plan. La ville reste présente, mais le roman s’intéresse davantage aux jeux de pouvoir internes du régime, notamment autour de la SS et de la police. Bernie se retrouve forcé de composer avec des figures du parti, dans une enquête où le crime individuel rejoint très vite les calculs politiques, les rivalités administratives et la logique paranoïaque d’un État totalitaire.
Le contexte historique reste l’un des grands intérêts du livre. Nous sommes en 1938, au moment des accords de Munich, de la crise des Sudètes et de la Nuit de cristal. L’Allemagne donne l’impression d’être déjà au bord de la guerre, mais aussi au bord d’une bascule intérieure irréversible. Kerr parvient assez bien à faire sentir cette tension, avec une société où tout se durcit, où la peur circule, où les institutions se contaminent les unes les autres, et où l’antisémitisme devient de plus en plus ouvertement politique.
Le roman ajoute aussi une dimension plus étrange, presque malsaine, avec l’ésotérisme, les fantasmes pseudo scientifiques, la psychothérapie obligée de se réinventer dans une Allemagne où Freud devient suspect, et cette tentation de s’appuyer sur Jung ou sur d’autres références plus acceptables pour le régime. Les mentions de Baudelaire ou de Nietzsche renforcent cette impression de spleen, de décadence et de confusion intellectuelle dans un monde qui prétend construire un ordre nouveau alors qu’il s’enfonce dans la nuit.