Après avoir été conquis par la restitution gaillarde et licencieuse du microcosme de "Clochemerle", j'ai voulu continuer ma découverte de Gabriel Chevallier dans un registre différent
Dans "La peur", point de légèreté humoristique bon enfant, l'auteur y restitue tout le bruit et la fureur imbéciles du premier conflit mondial qu'il a vécu de l'intérieur, à travers le récit de son alter-ego fictionnel, Jean Dartemont.
La "peur" dont il est question dans le titre est celle qui liquéfie les entrailles, ce sentiment humiliant qui relève de la panique primale et irraisonnée, ce sursaut atavique pour sauver sa peau lorsque la mort dégueulasse et injuste vous frôle trop souvent pour espérer y échapper éternellement. De mémoire de lecteur, jamais je n'avais lu une telle lucidité dans la restitution chirurgicale de cette émotion.
On pourra parfois trouver rébarbatifs certains passages purement descriptifs de telle ou telle bataille, embuscade, ou préparatifs de campagne, mais il faut lire ce livre qui jamais ne sombre dans le sordide, le pathétique, le voyeurisme ou la violence gratuits.
Chevallier déroule dans un récit fluide et tétanisant, toute l'horreur et la bêtise de la guerre, la hideur de la chair outragée par le métal, la tristesse révoltante de la jeunesse et de la Vie humaine soustraites injustement aux êtres qui mènent les combats sous la contrainte.
On le sait, tout le monde le sait : la guerre est une ineptie sans nom (y compris lorsqu'on la déclenche ou l'encourage avec les meilleures intentions du monde, au nom de la "liberté" par exemple) mais le talent de l'écrivain transcende ce témoignage brut, littéraire juste ce qu'il faut, unique par sa vivacité, plus de cent ans après les événements qu'il décrit.