Que tous ceux qui auraient malencontreusement manqué la sortie de cet ouvrage en 2015 se ruent toute affaire cessante sur la version poche. La septième fonction du langage est un roman brillant. Il relève la gageure d'accroitre la science du lecteur, de lui procurer l'agréable sensation de devenir plus intelligent tout en le faisant éclater de rire à chaque page.
Pour réaliser cet exploit, Laurent Binet choisit le polar et une paire d'enquêteurs flamboyante. D'un côté, Jacques Bayard, inspecteur pragmatique et expérimenté, réactionnaire, raciste et allergique à "tous ces intello-gauchistes pédés". De l'autre Simon Herzog, jeune sémiologue aux impressionnantes capacités d'analyse, qui se révèle un vrai profiler, et que l'inspecteur réquisitionne pour lui servir d'interprète dans ce milieu auquel il ne comprend rien. D'emblée, le contraste de ces deux personnages génère beaucoup d'humour. Ensuite, à travers la recherche de l'assassin de Roland Barthes et de la fameuse "septième fonction du langage" (qui en résumé permettrait de persuader tout le monde de presque n'importe quoi) c'est une ambiance trash et tarantinesque, poursuite en bagnole, explosion, ninjas, mafia et société secrète, c'est l'omniprésence de désirs libidineux, du sexe sur un autel ou une photocopieuse, çà et là, des analogies avec le jeu de grand tennisman, des phalanges sectionnées, quand ce n'est pas une main, une paire de couilles. Bref, on ne s'embête pas une seconde.

Binet parvint à évoquer des concepts très pointus sur le pouvoir du langage, sans que la narration ne s'embourbe jamais dans sa propre intellectualisation, ni dans l'explication ou le commentaire. La langue est précise, le propos érudit, on ne sait par quel tour de magie il réussit à passer d'un niveau de langage élégant à un autre très relâché tout en persistant dans la justesse et dans l'unité de style. On saluera aussi le travail de documentation allié à une grande inspiration dans l'écriture des dialogues. Ainsi il a l'audace de faire parler Foucault, Deleuze, Derrida, Bourdieu, Lacan − toutes les stars intellectuelles d'une époque qui, en France, n'a plus été aussi prolifique depuis les Lumières. Certains ne sont pas épargnés, comme BHL, mais surtout Sollers qui est ouvertement ridiculisé tout au long du roman. Les conversations politiques en public et en privé sont tout aussi délectables, Mitterrand, Giscard, Lang, Rocard, Fabius, tout le monde y passe, et ce avec une crédibilité impressionnante. De temps en temps il glisse vers la parodie, mais là encore on rit, il le fait si bien qu'on en redemande.


Pierre André
(Critique réalisée pour la librairie La Licorne: http://www.librairie-lalicorne.be/)

PierreAndré2
8
Écrit par

Créée

le 19 janv. 2017

Critique lue 221 fois

Pierre André

Écrit par

Critique lue 221 fois

2

D'autres avis sur La Septième Fonction du langage

La Septième Fonction du langage

La Septième Fonction du langage

3

AntonJørgen

14 critiques

Brice de Nice au pays des sémiologues

Cela commence pourtant si bien. De l'intrigue. Un meurtre. Une brute assumée de policier qui doit se coltiner toute l'intelligentsia parisienne, verbeuse et délirante, pour mener son enquête. Des...

le 7 nov. 2016

La Septième Fonction du langage

La Septième Fonction du langage

4

Nadouch03

962 critiques

Plongée dans un fouillis politico-linguistique...

Ah qu'il est difficile de noter et critiquer ce roman ! Presque aussi difficile qu'il m'a été de le finir ! Car, si je me suis délectée du premier tiers, au bout d'un moment je me suis lassée des...

le 19 oct. 2015

La Septième Fonction du langage

La Septième Fonction du langage

7

ThomasRoussot

119 critiques

Mordant.

Si, comme le pensait Heidegger, la condition d’apparaître est toujours le monde, si tout existant est en coexistence avec d’autres étants, si un être au monde n’est pas d’abord intention ou...

le 24 août 2015

Du même critique

Station Eleven

Station Eleven

9

PierreAndré2

4 critiques

« Parce que survivre n'est pas assez »

Un cataclysme ravage la Terre et anéantit 99,99 % de la population mondiale. Bah, se dit le lecteur averti, rien d'exceptionnel. Encore un de ces romans post-apocalyptiques où une poignée d'humains...

le 19 janv. 2017

La vie automatique

La vie automatique

8

PierreAndré2

4 critiques

Le magicien du style

Lire le dernier livre d'un auteur qu'on affectionne, c'est d'abord avoir la sentiment de retrouver un ami. Pas n'importe quel ami − un ami plein de finesses, qui ne force jamais la voix, qui ne donne...

le 20 janv. 2017

Maures

Maures

9

PierreAndré2

4 critiques

L'art de monter les fragments

« L'écriture impressionniste de Sebastien Berlendis dit le vertige des sensations, la découverte des corps des filles, et l'inquiétude devant les disparitions à venir. » Enfin une quatrième de...

le 19 janv. 2017