Avec une prose réfléchie, «La tour des damnés» se place dans la continuité des œuvres revisitant à leur convenance le mythe platonicien de la caverne. Ce recueil, paru en 1968, est donc un précurseur de la critique sociale qu’on retrouvera plus tard dans de nombreuses dystopies horrifiques. Dans ce décor en huis-clos où les familles pullulent et la misère ne cesse de proliférer, le brutalisme froid contraste immédiatement avec l’innocence d’enfants à qui l’on retire la jeunesse à peine sont-ils sortis de la matrice. La mise en tension est maintenue tout le long de cette courte nouvelle qui ménage bien ses effets de suspens.
Cela dit, le genre impose des contraintes, et certains arcs narratifs sont laissés en friche : je regrette des rapports de hiérarchie qui ne sont pas assez marqués, et un flou entretenu autour de la question de l’«anoestrus» et des corps qui en subissent le plus l’impact. La dimension sociale de l’expérience est au contraire réduite à des histoires de caste, ce qui fait des personnages de pauvres créatures, pour la plupart passives. On y trouve pour autant une critique intéressante du scientisme, qui aurait gagnée à être approfondie.
Le fait que Dixit, un homme métisse, soit envoyé comme émissaire est un élément d’analyse intéressant. Ici, le métissage est perçu comme une brisure, mais aussi comme un pont, et ce n’est pas un hasard : en colmatant les fissures entre les deux mondes, Dixit s’engage également dans une quête identitaire, ne se reconnaissant dans aucune des alternatives proposée ; il cherche son salut dans la tour, et se positionne à sa manière comme un damné. Je remarque aussi une similarité sonore entre «la tour de Patel» et «la tour de Babel», qui ramène au mythe biblique connu d’une humanité fragmentée et impossible à réunir. Ici, la réintégration à un monde extérieur semblerait presque fatale tant l’expérience a modifié les organismes et les modes d’interactions communautaires.
Dévoilée depuis le début, la destruction de la tour représente une levée des frontières symbolique, mais ne présage pas d’un happy ending ; la fin est aussi ouverte que les blessures infligées par la sordide expérience qu’aura permis cet édifice. Un livre court, efficace et agréable à lire qui permet de soulever des questionnements importants, mais qui laisse un peu ses personnages de côté.