Un roman d'amour rédigé sous forme de correspondances entre Régis Jauffret et une femme aimée qui s'est suicidée et lui répond de l'au-delà. Il la vouvoie et raconte leur histoire passée, il décrit les circonstances de son suicide à elle et ses derniers mois de malheur, il invente, change de version, dramatise le banal, ment. Elle lui répond en l'appelant "mon pauvre amour", elle critique ce qu'il écrit, lui reproche de déformer la réalité, de se servir d'elle comme d'un vulgaire sujet de roman : « On dirait vraiment que je me suis suicidée pour ton plaisir d'en faire toute une histoire, une histoire sordide comme tu les aimes tant. Je me suis pendue à ta place, car tu es trop douillet, trop couard, et tu aurais eu trop peur de te rompre le cou. La mort aurait pu gâcher ta joie de raconter ton supplice. Tu veux bien être un martyr, à condition de pouvoir t'en vanter. »


Lacrimosa est un roman beau et fort qui trouve ses plus grandes pages dans les lettres de cette femme morte qui apostrophe le romancier (« Tu continues à écrivasser, mon bel écrivassier ? »). Lorsqu'elle l'interrompt, le reprend, le corrige, l'engueule, lui fait des reproches, le prend en pitié, l'encourage, lui pardonne, c'est tout le travail de l'écrivain et la démarche même d'écrire qui se retrouvent mis en abîme dans un fascinant et bouleversant exercice de remise en question artistique et existentiel qu'opère Jauffret sur lui-même. En ne s'épargnant pas, en ne se passant rien, en s'accusant lui-même d'être un vampire, un arrogant, un lâche, un mac, un illusionniste de pacotille qui transforme la vie des autres et arrange la sienne pour raconter des histoires qui au final lui accorderont le ronflant statut d'artiste, il met à plat les artifices de l'écriture, il désacralise les stratagèmes du romancier. Et alors que le livre s'ouvre sur le suicide de cette femme qui l'a aimé, on a finalement l'impression que c'est Régis Jauffret lui-même qui se donne la mort dans ce livre en tant qu'auteur.


Une espèce de double chant du cygne, passionnant, drôle, émouvant, qui réussit le tour de force de démolir avec une rare violence et une lucidité impitoyable la figure de l'auteur et ses méthodes dégueulasses tout en les magnifiant, car cet acte d'écriture est finalement aussi insensé que beau.

AlexandreAgnes
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le 6 avr. 2016

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Alex

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