Cet ouvrage me faisait de l’œil depuis un moment : voir un historien s’emparer d'un fait divers pose d'emblée la question de son projet. En général, la recherche scientifique semble mépriser ce genre d'événement, considéré comme une simple « diversion » destinée aux commères, tout en étant utile au politique pour masquer les « vrais » sujets de société.
Pourtant, la réaction collective face à l'affaire Laëtitia Perrais en 2011, comme à celle de l’affaire Delphine Jubillar aujourd’hui, a révélé une fascination concurrençant ce mépris : l'explosion des profils Facebook transformés en enquêteurs de comptoir, les retraités qui s'invectivent en commentaires, certains persuadés d'avoir la clé de l’affaire tout en répétant des lieux communs souvent misogynes.
Là où L'Adversaire d’Emmanuel Carrère (je n’ai vu que le film) s'intéressait à la figure du bourreau, Jablonka choisit de se concentrer sur la victime, même si le coupable est aussi étudié, mais il n’est pas le personnage principal. Pourtant, avant leurs meurtres, des figures comme Laëtitia ou Delphine Jubillar ne sont personne pour le monde extérieur ; elles deviennent des célébrités tragiques, mais des célébrités muettes, dépossédées de leur propre voix et prisonnières des discours des suspects ou des commérages.
En d'autres termes, aux yeux du grand public, ces femmes assassinées naissent à l'instant précis où elles meurent. Pour contrer cet effacement, Jablonka redonne une existence à Laëtitia en démontrant qu'un meurtre n'est pas un fait divers, mais un fait social total. L'auteur, déjà habitué à restituer la vie des oubliés de l'Histoire (comme les enfants de l'Assistance publique ou ses propres grands-parents disparus dans les camps), s'attache à retracer le parcours d'une jeune femme aspirée dès la naissance dans la tourmente, qui a grandie dans la violence et l’abandon. Sa mort n'est pas un accident isolé : elle est l'aboutissement d'un engrenage de violences masculines (le père, le père adoptif et l’assassin).
Pour transformer ce drame en objet d'histoire, il ausculte l'ensemble des structures qui entouraient la victime : l'Aide sociale à l'enfance, les familles d'accueil disloquées, la condition féminine, la culture de masse, mais aussi le système judiciaire et le monde politique. L'affaire devient le révélateur des failles de notre société jusqu'à l'instrumentalisation par Nicolas Sarkozy, qui s'en est servi pour attaquer le corps magistrat et déclencher un tollé institutionnel.
Face à ce constat sociologique, la trajectoire de Laëtitia croise inexorablement celle de l’assassin, issu du même milieu populaire défavorisé et du même ancrage local. Il existe une homogamie jusque dans le crime : sans être prévisible, cette rencontre s'est fondée sur la perception inconsciente d'une vulnérabilité partagée, Laëtitia voyant en lui une figure fragile proche de son univers, ce qui a pu contribuer à la faire tomber dans le piège. De plus, en questionnant l'accès limité de Laëtitia à la culture légitime (cinéma, théâtre, musées, etc.), Jablonka pousse l'analyse sociologique jusqu'à la sphère de l'intime : ses goûts culturels (Soprano, Sexion d’Assaut, Secret Story, Les Frères Scott, etc.), tout comme ses choix professionnels (orientée vers une filière professionnelle), sont-ils des « non-goûts » et « non-choix », fruits d'une absorption passive de la culture de masse ? Cet habitus culturel et social restreint vient fermer son champ des possibles, l'empêchant de se projeter pour échapper à sa condition, à son milieu social et pour la reléguer très tôt dans des filières courtes et subies.
En mêlant la rigueur scientifique à l’émotion, Ivan Jablonka réussit un essai captivant. Il prouve que l'histoire et la sociologie peuvent redonner une voix à celles que la violence, ici masculine, a fait taire.