Si je me fie uniquement à mon plaisir de lecture, j'ai adoré chaque page du Chant d'Achille, texte parfait pour sortir d'une panne de lecture qui durait depuis des mois !
Madeline Miller a une écriture simple mais belle, qui m'a immergé immédiatement dans la Grèce légendaire avec ses évocations déliées et sobres de la jeunesse de Achille et Patrocle. La première partie, avant l'arrivée à Troie, a été un délice, plein de sensualité et de chaleur.
Evidemment le parti pris du texte est radical, surtout qu'il est à peine sous entendu chez Homère et devient central ici : on suit la vie d'Achille du point de vue de son amant Patrocle. On peut reprocher à Patrocle d'être un héros un peu fade et cabotin ici, si on compare avec le guerrier homérique. Mais sa psychologie se déploie très intelligemment. De même, Miller fait le choix d'un certain manichéisme, éludant les exactions d'Achille, présentant ses captives de guerre comme des prises sauvées des mains de l'avidité des hommes, etc. L'histoire est modernisée pour correspondre à nos projections de ce qu'est un héros, au XXIème siècle.
Néanmoins, ça ne m'a pas dérangé : je ne vais pas comparer Miller à Homère mais on a plusieurs versions de certaines légendes antiques, je pense qu'on est tous d'accord pour dire que ce sont des fictions, religieuses qui plus est. Pourquoi une autrice talentueuse ne pourrait pas revisiter le mythe, avec quelques libertés purement romanesques ? Pourquoi ne pas réécrire le mythe à l'aune de nos valeurs modernes ? Je n'ai pas l'impression que ça abîme quoi que ce soit, et ça m'a surtout donné envie de lire l'Illiade. J'ai donc mis de côté la vérité (et sans être spécialiste, elle ne semble pas exister tant Sophocle, Eschyle, etc. ont écrit sur les guerres troyennes avec des angles et/ou des narrations parfois divergentes) et j'ai juste pris mon pied !
J'ai été vraiment agréablement surprise par la prose et les talents narratifs de Madeline Miller. Le Chant d'Achille est un page turner, qui m'a arraché des larmes sans tomber dans la mièvrerie ou le pathos. Certes il manque des pans entiers de sous-texte que des milliers d'années d'études d'Homère ont mis en évidence, mais je ne pense pas que l'autrice avait cette prétention. C'est une lecture lumineuse, pleine de cruauté et d'humanité, d'incandescence et de larmes, de boue, de sang, de sensorialité. J'en veux des tonnes, des histoires d'amour aussi épiques.