Commençons par le mais. Cette descente aux enfers, ressentie comme telle dès les premières lignes, n'a pas de cause identifiée. Un système totalitaire, sans mise en place, tombe comme une chape de plomb sur cette famille. Incoercible, elle envahit tout, détruit tout et conditionne le moindre geste. Mais cette chape de plomb n'a ni idéologie ni étiquette politique ni même un nom ou une personnification, elle n'a pas même de partisans.
C'est un problème, cette volonté (ou choix pusillanime) de ne pas donner de couleur au mal. Dans Le chant du prophète, l'ennemi est simplement "l’État", sans adjectif, insinuant que fascisme et communisme, finalement, mènent tous deux au contrôle de tout par la terreur, au même totalitarisme ? Sans refaire le petit Hannah Arendt illustré, toute idéologie ne mène pas nécessairement à un totalitarisme ; et un totalitarisme sans idéologie ça n'existe pas. Ça peut être très vague, comme "au nom de la liberté" ou "pour la révolution", "pour la préservation de la nation" mais il faut motiver et justifier les actions même si c'est par la plus absurde ou grotesque des rhétoriques. Dans les totalitarismes s'opère toujours une manipulation, une appropriation du langage en vue d'une manipulation de l'opinion, en vue d'une adhésion de l'opinion. Notre monde réel en vit de nouvelles manifestations actuellement. Ici, rien. Même si c'est hors-champ, ce qui est le parti pris du livre, il devrait tout-de-même en parvenir des échos à Eilish et sa famille.
Passons par le oui. Le chant du prophète ne souffre pas de ce qu'il est. Il est prenant, entraînant, impossible à lâcher tant il nous emporte dans la déferlante qui s'abat violemment sur ce petit monde. La force de chaque mot, la précision de chaque geste est optimale. La violence des retournements de situation se ressent. L'angoisse parentale, bien normale lors des retards d'un fils adolescent, est ici multipliée par la situation, et fort contagieuse. C'est même le sujet central du livre : la famille sous la montée d'un totalitarisme. Et c'est brillant. La gestion maternelle et ses torrents d'émotions amplifiés par un environnement qui se dégrade mènent le roman comme une flèche transportant tous les gestes du quotidien et tous les âges de la vie (Eilish a quatre enfants, de bébé à jeune adulte et un père vieillissant). Une flèche superbement documentée. Le livre est plein de ces moments et détails qui nous font penser que "ça ne s'invente pas". Les effets psychologiques et physiologiques du stress de la guerre, sur adultes et enfants, sont ici glaçants de réalisme.
Le roman souffre donc de ce qu'il n'est pas. De ce qu'il ne contient pas. Un ennemi, un nom, un système, un slogan, les personnages n'ont rien à détester ni à craindre qu'une chape de plomb apparemment venue du ciel. À la lecture, on cherche un indice, un dictateur, un salut, une formule qui revient, une prétendue menace à éradiquer, une déshumanisation d'un ennemi factice caché dans la population ou venu envahir mais il n'y a pas de haine non plus, ni même de meilleur des mondes. Chez les voisins et les commerçants, dans la population, tout le monde subit. Il n'y a pas ces regards suspicieux entre contemporains se demandant si l'autre est un ennemi du système, se demandant si l'un voit que l'autre est hostile au système ou à l'inverse une recherche éperdue de complicité. Bien sûr, il y a ceux qui résistent. Contre l'Etat...
Le pouvoir totalitaire ici, est divin. Il s'applique à tous sans qu'aucun citoyen n'ait à le défendre ou à le mettre en pratique, à part quelques agents administratifs et policiers. Ces derniers ne sont pas des agents du système entièrement dévoués ni entièrement contraints et certains sont intéressants et touchants en un seul bref passage, efficience redoutable de l'écriture là aussi. Mais toujours pas de cause, de couleur à l'obscurantisme qui les régit.
Il faut nommer le fascisme pour le combattre et notre protagoniste ne s'y résout jamais. Pourtant, le mari d'Eilish est enseignant "syndicaliste" et elle soutient sa politisation. Mais quel syndicat ? Quelles critiques allait-il émettre lors de cette réunion d'où il ne revient pas ? Joker. "L'état de droit" est la seule notion politique qui nous est donnée, et qui disparaît, qui a donc à voir avec l'arrêt de la démocratie. C'est vaste.
Il aurait suffit de peu, pourtant. Il aurait suffi d'une pensée d'Eilish du type "comment ai-je pu ne pas voir venir ?" ou au contraire "quelle idiote ai-je été de les croire !" pour que l'on puisse deviner si c'était le camp du syndicalisme ou son opposé qui prenait la folie du pouvoir.
Nous n'aurons que l'"état de droit", un terme déjà fort flouté de nos jours par certains représentants politiques et médiatiques.
Bref, on ne saura jamais si le pouvoir qui s'abat sur l'Irlande est d'ordre raciste, conservateur, réactionnaire ou au contraire "égalitariste" et expropriateur. Ça peut donc être les deux. Ce qui fait de ce livre malheureusement une œuvre qui relativise les oppositions droite-gauche et considère que "les extrêmes" non seulement se rejoignent, mais sont similaires. Un livre qui ne nous permet pas de réagir, ne nous donne aucune clef de lutte si une telle situation devait nous arriver, qui ne sait pas contre quoi elle met en garde ou même si elle met en garde. Une œuvre désespérée tant l'extension de ce pouvoir à tous les aspects de la vie et sur la vie elle-même est implacable. Autrement dit, gauche et droite mènent au totalitarisme et si l'une ou l'autre y arrive, il n'y aura rien à y faire.
Un détail et pas des moindres : ce totalitarisme s'impose sans passer par les outils numériques. On est sur des hommes en noir à la façon des années trente ou du Maccarthysme alors que les smartphones sont partout. L'ado est tout le temps sur son téléphone mais il n'y a pas d'influenceur pro ou anti-"état", pas de manipulation des algorithmes, pas de "modération" de l'Etat" ni de propagande. C'est le réalisme qui est alors entaché, sans doute dû à la documentation. Il semble que ce livre s'aide d'une documentation historique entièrement située au vingtième siècle.
Mais surtout, surtout, il n'y a la complicité de personne. L'énorme éléphant dans la pièce c'est bien la non-adhésion du peuple à ce système. Le peuple subit et ne fait que subir ce gouvernement car ils sont de bonnes gens simples. Les populismes sont un autre grand absent de ce livre. C'est un angélisme politiquement dangereux par les temps qui courent que de croire que les Staline et les Hitler seraient parvenus au pouvoir contre et sans les peuples.
Le Chant du prophète est un roman percutant, émotionnellement très fort, extrêmement ciselé à ce niveau-là, quasiment sensitif, et qui mène tout droit vers sa conclusion ; mais il est politiquement creux voire néfaste. Cerise sur ce gâteau sans pâte : le titre énigmatique. Le terme de prophète agit un cheveu dans la soupe, une mouche dans le lait ou une égratignure sur le palais, il ne fait que perturber le sens de la lecture, jusqu'à sa révélation ou il paraît finalement bien dispensable.