Le Château
7.9
Le Château

livre de Franz Kafka (1926)

Dernier des trois romans écrits par Kafka, forcément laissé inachevé, Le Château, ou « L'histoire du Château » si on se réfère à l'expression donnée par Kafka à Brod dans une lettre de 1922 (le roman ayant été écrit durant cette même année), a été rédigé à Špindlerův Mlýn, ville tchèque d'altitude qui lui avait recommandé car malade des poumons. Une première information qui nous permet de comprendre pourquoi le froid, la neige, est autant présente dans le roman dont il est question ici, Kafka ayant de surcroit assumé s'être inspiré de lieux réels lors de l'écriture du Château.


Le choix du titre est d'ailleurs intéressant puisque le mot Schloss renvoi tout autant, si ce n'est plus, à la « serrure » qu'au « château », marquant davantage le fait que ce dernier lieu est inaccessible. Forcément, on pense immédiatement à la nouvelle Devant la Loi, inclus dans Le Procès, lorsqu'on connait la double signification dudit mot. Certes, le château sera inaccessible tout du long à notre protagoniste. Mais qu'incarne-t-il au fond ? L'impossibilité pour un juif du début du XXe siècle d'être accepté au sein d'une nation ? L'opacité de l'administration ? L'instance divine ? Le purgatoire ? Un peu de tout ça à la fois ? Quoi qu'il en soit, présenté comme inatteignable, le château le sera aussi pour la plupart des autres personnages du récit. K. fera tout pour s'approcher du pouvoir, du château, et pourtant, sans trop de surprise, ce pouvoir lui sera systématiquement inaccessible.


Par contre, plus que jamais K. luttera contre lui-même. En cela, il est à noter « l'aptitude » qu'il a à s'endormir dans les moments où on a besoin de lui. K. lutte-t-il contre une certaine forme de narcolepsie tout comme Kafka luttait contre la tuberculose ? Ce personnage qui lutte contre l'endormissement dans un lieu froid lutte-t-il tout simplement contre la mort ?

Toutefois, le sommeil des autres est aussi ce qui lui permet d'avancer, d'observer Klamm la première fois, puis de parler aux messieurs du château lors des derniers chapitres du récit. Un manque de sommeil qui ne semble pas déranger Brügel, fonctionnaire du Château, menant les auditions directement dans sa chambre, ce qui n'est pas sans rappeler la scène entre Karl Rossmann et l'homme de chauffe dans Le Disparu. Un rapprochement qui se fait d'autant plus quand on lit, dans un dialogue biffé, le prénom de Karl, pour évoquer K.

Il ne faut pas vous laisser intimider par les déceptions. Il est vrai qu'ici pas mal de choses semblent avoir été faites pour intimider, et quand on vient d'arriver, les obstacles vous semblent complètement infranchissables […], il se présente parfois de nouveau des occasions qui ne concordent presque pas avec la situation générale, des occasions où par un mot, par un regard, par un signe de confiance on peut obtenir plus que par les efforts exténuants de toute une vie.

Autre renvoi au sommeil et autre renvoi, cette fois-ci au Procès, le fait que le Président de la commune reçoit K. dans son lit et qu'une femme soit présente dans la pénombre : impossible de ne pas penser à ce passage dans lequel l'avocat reçoit Josef K., lui aussi dans son lit, avec son ami caché dans un coin, qui ne surgira que bien plus tard dans la scène.

On pourrait croire que j'insiste trop là-dessus, mais face au Disparu et au Procès, qui renvoyaient énormément aux rêves, Le Château est bien plus terre à terre. Ainsi, en refusant de s'endormir, je perçois une solution pour le protagoniste de refuser d'entrer dans ce monde dans lequel il ne peut qu'échouer.


Car justement, Le Château a beau ne dresser aucun lien explicite avec les précédentes œuvres de l'auteur, on peut tout de même noter de nombreux parallèles avec les autres écrits de Kafka : difficile de ne pas voir dans K. un peu de Delamarche du Disparu. Le protagoniste se révélant plus entreprenant que bon nombre d'autres personnages de l'œuvre de Kafka, Josef K. et Gregor Samsa en tête. Son profil psychologique est ambivalent, bon nombre de ses choix laissant entrevoir un personnage manipulateur. Loin de la victime d'autres de ses récits, aux antipodes de l'homme de la campagne devant la loi dans le Procès : ici, K. n'hésite pas à affronter ceux qui lui barrent la route, quitte à se mettre tout le monde à dos.

Aussi, bien que présenté comme arpenteur tout du long, rien ne prouve que K. l'est réellement, celui-ci n'exerçant son métier à aucun moment. Le personnage présenté pourrait très bien être un usurpateur que cela ne surprendrait pas. K. prétend avoir femme et enfant, pourtant, il ne s'attardera jamais sur eux. Encore une fois, on s'éloigne des protagonistes de La Métamorphose et du Procès, dont les métiers, en plus de nous les êtres immédiatement révélés, était acté par le récit.

D'une certaine manière, K. a retenu les erreurs de ses prédécesseurs : s'illusionnant moins qu'eux, il n'hésite pas à se montrer plus entreprenant, quitte à choquer, à exploiter les autres afin d'arriver à ses fins. Kafka ne se percevait pas comme une bonne personne, c'est le cas ici.

En effet, les liens entre Kafka et le personnage principal, K., sont plus que jamais ténus : outre le fait que les deux ont la même initiale, les trois premiers chapitres du Château ont initialement été écrits à la première personne du singulier. Forcément, on retrouve beaucoup de la vie de Kafka dans ce récit. À vrai dire, en ce qui concerne sa relation avec la gent féminine, Le Château est peut-être même le plus édifiant à ce sujet. La relation entre Milena Jesenská et Ernst Polak pourrait renvoyer au duo Klamm/Frieda, d'un autre côté, le portrait physique de cette dernière se rapproche de celui qu'avait fait Kafka de Felice Bauer lors de leur première rencontre ; Julie Wohryzek à Amalia ; K. pourrait même très bien renvoyer au cousin germain de l'auteur, Zdeněk Kafka, ayant fui Prague pour les États-Unis en 1921 tout en ayant abandonné femme et enfant suite à plusieurs fraudes de sa part.


Le Château pourrait également se lire comme un roman pré-féministe : les femmes, qui portent le poids du travail et du désir masculin, y apparaissent systématiquement exploitées, humiliées, réduites à un rôle de servitude. Pire, en faisant d'Amalia et de sa famille des pestiférés, car celle-ci a rejeté les avances d'un fonctionnaire, on pourrait très bien voir dans les femmes du village des sortes d'esclaves sexuelles. Encore pire, les femmes de chambre n'ont pratiquement aucun droit, sont exploitées, dévêtue, traitées de voleuses lorsqu'un papier est perdu chez les fonctionnaires ; des inconnus rôdent près de leur chambre la nuit tombée, les terrorisant, sans que cela n'alerte personne.

Quoi qu'il en soit, roman féministe ou non, force est de constater que l'univers dépeint par Kafka est loin d'être égalitaire : la seconde auberge, le Herrenhof, est destinée exclusivement aux messieurs du château ; Gardena travaille plus qu'Hans, son mari, et les femmes travaillent globalement plus que les hommes…

Il n'y a que des rapports de dominants à dominés, d'humilieurs à d'humiliés. Les hommes ont systématiquement un meilleur statut que les femmes. Ici est dépeint une sorte de microsociété plongée dans une guerre permanente, où l'allié/ami d'hier se transformera en ennemi le lendemain : à l'image de Sordini (dont le nom connote la surdité de l'administration), qui se méfit de tout le monde, même des personnes de confiance ; et plus explicitement à l'image de Frieda, qui abandonnera K. aussi vite qu'elle l'a charmée, qui paraît l'avoir exploitée plus qu'autre chose.


Difficile de dire comment le temps agit dans cet univers. L'histoire de K. a beau s'inscrire sur une seule semaine, tout nous est continuellement remémoré, comme si les événements passés la veille s'étaient produits en réalité dans un passé lointain. K. et Frieda justement, semblent en seulement quelques jours avoir vécu des mois, voir des années ensemble, tout paressant se passer trop vite entre eux : K. parlera de se marier avec Frieda moins de 24 heures après leur rencontre et très vite, cette dernière évoquera sa relation avec Klamm comme si elle remontait à des mois en arrière, elle perdra en « fraîcheur » seulement quelques jours après avoir vécu avec K.

Forcément, impossible de ne pas traiter de Kafka sans s'attarder sur la critique de la bureaucratie, même si, malheureusement, beaucoup le réduisent à ça. Toujours présentée comme opaque, l'univers kafkaïen n'est ici pas plongé à l'intérieur de notre propre monde, comme c'était le cas pour Le Procès, mais fait bande à part : encore une fois, le château est présenté comme étant éloigné du reste de la civilisation. Éloigné, mais curieusement moderne. Toutefois, les autres personnages du récit sont bien plus terre-à-terre qu'à l'accoutumée. Ici, il sera sous-entendu, voir admis, que personne ne sait comment fonctionne le système, mais que tout le monde fait « comme si ». Ici, il est totalement admis que le langage administratif est impossible à comprendre pour les non initiés.

Plus que jamais, les fonctionnaires semblent être des personnes à part sur le papier : outre Sordini qui se méfie de tout le monde, Brügel passe son temps à se parler à lui-même face à un K. absent. En outre, au détour d'un dialogue, on apprendra que « les fonctionnaires sont des gens cultivés, mais uniquement sur un mode unilatéral », qu'ils se comportent n'importe comment au village, qu'ils sont mal éduqués. Pourtant, physiquement, la distinction entre fonctionnaires et villageois est ténue, si ce n'est impossible : outre le fait qu'ils ne portent pas de tenue spécifique, les villageois ne s'accorderont jamais sur l'apparence de Klamm. Tout est fait pour rendre cet univers confus, du comportement à l'apparence des fonctionnaires, en passant par leur manière de travailler, par ces lettres de convocation, parfois reçues alors que le contenu qu'elles enferment est devenu obsolète. Certains passages sont des plus kafkaïens, entre Barnabas qui peut passer des heures dans un bureau rempli de fonctionnaires, sans qu'un seul ne croise le regard ou n'interagisse avec lui, ou encore Brügel qui ne comprend pas la réticence des secrétaires à réaliser la plupart des interrogatoires du village durant la nuit, ces derniers n'étant pas censés faire de différence entre temps ordinaire et temps de travail.

Jamais encore K. n'avait vu les services officiels et la vie aussi imbriqués l'un dans l'autre, si imbriqués qu'il pouvait parfois sembler que les services et la vie avaient échangé leur place.

Si les trois derniers chapitres sont ceux qui permettront d'en apprendre plus sur l'univers, sur le fonctionnement de l'administration, ce sont aussi ceux qui auront le plus de chance de brouiller le lecteur avec ses audiences de nuit qu'on vivra du point de vue de K. et le comportement des fonctionnaires, car, en étant là où il ne devait pas être, K. est d'une certaine manière, enfin rentré dans la loi.


Pour en revenir à Amalia, et plus particulièrement à sa famille, le jargon employé dans la version allemande renvoi explicitement à une peine judiciaire (Strafe), faisant d'eux des sortes de prisonniers (Sträflinge). Pire, en filant l'étymologie, vient le straflager, renvoyant aux camps de torture allemands de la Seconde guerre mondiale. Une analogie pas tant tiré par les cheveux que ça puisqu'il est clairement indiqué au lecteur que suite à cet événement, les membres de la famille d'Amalia ne sont plus considérés comme des êtes humains, que leur nom a été effacé, et qu'ils seront dorénavant tous désigné par le nom de Barnabas, le membre considéré comme étant le plus innocent d'entre eux.

Toujours concernant l'identité, Artus et Jeremias perdront eux aussi la leur, K. décidant de les appeler tous deux Artur car se ressemblant « comme des serpents ». Deux aides qui font forcément penser à une sorte de retour du duo Rossmann-Robinson du Disparu, duo sur lequel se vengerait K. L'univers du Château pousse à la dépersonnalisation, ce qui explique pourquoi la première lettre que K. lira s'adresse à lui tout autant qu'à une personne libre qu'à un petit ouvrier et que la seconde, celle de Klamm, fera mention du très bon boulot qu'il fait alors qu'il n'a toujours pas commencé ce pourquoi il est ici. Le Château ne saura que faire de K. tout au long du récit, expliquant le passage de son statut d'arpenteur à agent de service à l'école.


On notera aussi l'absence explicite de la religion. Celle-ci ayant été surpassée par l'État bureaucratique. La religion reste tout de même présente, de manière implicite cependant… quoiqu'un chapitre s'intitule Rogations (Bittgänge), renvoyant aux trois jours précédant le jour de l'Ascension, aux rituels favorisant la prospérité des moissons. Quoi qu'il en soit, plus que jamais, le Kafka anarchiste et le Kafka sioniste, tous deux très à gauche, semblent avoir été présents dans l'une de ses œuvres. En l'occurrence, la proposition de Frieda d'émigrer en Espagne ou au Midi de la France pourrait renvoyer au projet de Kafka de partir « dans un pays du Sud » vers la fin de sa vie, en Palestine plus exactement. Le fait que K. refuse serait alors une manière de rappeler le projet central de l'auteur, celui de réussir dans la littérature allemande.

Barnabas renvoi quant à lui forcément au lévite du même nom, mais à une version « ratée » : marginalisés (le Barnabé lévite ne fait pas partie des douze apôtres), tous deux incarnant le service, auprès de Dieu et de la communauté pour l'un, pour le château et le village pour l'autre. Cependant, là où l'un réussit dans une communauté ouverte porteuse de sens, l'autre échoue dans une communauté fermée insensée. Autre personnage inspiré d'un lévite, Jérémias, dont le nom sera vite oublié pour être nommé comme son collègue : deux serviteurs, en marge et impuissants, dévalorisés, deux intermédiaires qui souffriront tout en se soumettant à des règles qui échappent à la logique humaine.


Ce n'est pas la première fois chez Kafka, Le Château a été écrit sans plan préétabli, « au fil de la plume », avec corrections immédiates… ce qui expliquerait certaines possibles incohérences… à moins que l'auteur ait opté pour certains choix afin d'apporter une certaine confusion au récit. Une manière de faire diamétralement différente à celle du Procès où l'auteur avait écrit les différents chapitres dans le désordre, avant de les « recoller » a posteriori, ce qui lui posa plus de difficultés qu'autres choses lorsque le but fut d'achever l'œuvre.

Comment se terminait Le Château justement ? Selon Brod, le château aurait dû donner la permission de vivre et de travailler au village à K. au moment où ce dernier était sur son lit de mort. Une fin qui, si elle avait été incorporée dans le récit, n'aurait surpris personne, et qui aurait été raccord avec la tuberculose de l'auteur. Quoi qu'il en soit, la fin actuelle… « n'existe pas ». En effet, le livre se termine en plein milieu d'une phrase. Reste que si Le Château demeure inachevé, ce n'est pas parce que la maladie a emporté son auteur subitement, ou car il aurait perdu le manuscrit, non… à vrai dire, le bonhomme était persuadé que « tout cela n'est quand même là que pour être écrit, et pas pour être lu ».

Pour aller plus loin, le fait que le roman se clôture sur une séquence introduisant un personnage lisant un livre, ce qui n'arrive à aucun autre moment du roman, aurait presque un côté méta, aurait tendance à suggérer que Kafka était bel et bien sur le point d'achever son récit. D'un autre côté, certains fragments de ses journaux, de son Cahier bleu notamment (automne 1923 — hiver 1923-1924), sous-entendent que l'auteur n'en avait pas encore terminé avec K. Connaissant le bonhomme, et le personnage qui le représente au sein du récit, il est fort probable pour que ce dernier ait continué à se rapprocher le plus possible du château (on apprend à un moment qu'on pourrait « entrer dans les services du château sans passer par la difficile procédure d'embauche officielle qui dure des années » et sans pour autant être un employé officiel), quitte à ce que ce soit la mort qui vienne le cueillir. Ce qui aurait recoupé avec la fin suggérée par Brod.


Enfin, sil y a bien un point sur lequel on a tendance à oublier Kafka, c'est sur le pan de l'humour. Pourtant, Le Château n'en est pas dénué entre ce « laisser passer A38 » avant l'heure, ce bureau du Président de la commune envahit par les papiers… même les passages qui renferment quelque chose de plus fort comme le running gag d'Artus et Jeremias (et la violence de K. envers eux qui en découle) et ce Barnabas que tout le monde évite, pourront faire sourire.


Après avoir lu ses trois romans, la majorité de ses nouvelles publiées, ainsi que de nombreux fragments de son journal, ce que j'apprécie chez Kafka, c'est son aptitude à convoquer de nombreux sujets, de nombreuses thématiques, différentes : de l'hassidisme à la bureaucratie, du rêve à la réalité, de la famille à la solitude, de l'identité à l'aliénation… pourtant, aussi nombreux que soient ces sujets, l'auteur arrive systématiquement à donner du sens à ses récits. Pour le dire autrement, j’imagine l’écriture de Kafka comme une vaste gaine entremêlée de centaines de fils, de sujets, intérieurs ; il est aisé de manquer l’un ou de s’égarer, mais tous conduisent vers une seule issue, où finalement, peu de lecteurs restent véritablement exclus du chemin parcouru.

Des trois romans qu'écrivit Kafka, Le Château est à la fois son dernier et le plus ambivalent. Davantage terre à terre que les deux derniers, sa fin peut donc être lue de diverses façons. Ce serait toutefois oublié que ce qui compte chez l'auteur, ce n'est pas l'arrivée, que le but est bel et bien le chemin. Dépeignant un monde dans lequel le respect de l'autorité s'avère être paralysateur, dans lequel, plus que jamais, l'autorité domine ses sujets, l'ombre du Kafka anarchiste n'a jamais autant plané au-dessus de l'un de ses récits. Certes, pour peu que nous ayons lu les autres romans de l'auteur, nous pourrons déceler quelques répétitions chez lui, quelques thèmes qui ont tendance à un peu trop revenir, et même quelques longueurs… mais quel écrivain n'en est pas victime au fond ? Et quelle ironie que Kafka nous ait quittés sur ce dernier roman, avec ce protagoniste aussi combatif, pourtant face à une lutte sans issue, deux ans avant son décès, deux avant son fameux « Tuez-moi, sinon vous êtes un assassin. »

MacCAM
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le 14 sept. 2025

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