C'est l'histoire d'une famille cabossée. Elle part de Loup, adolescent en souffrance qui, une nuit, prend la voiture de sa mère pour rejoindre sa sœur, la conduit sans permis, provoque un accident en prenant une autoroute à contresens, y ajoute un délit de fuite. L'addition est lourde : le voilà incarcéré en attente de jugement.

Sa sœur Paloma, lorsqu'elle quitta le foyer familial, en conflit avec sa mère, lui avait promis qu'elle reviendrait le chercher, ce qu'elle ne fit pas. Voilà sa faute à elle puisque Loup, dans l'histoire, est une victime. Mais la principale responsable est Phénix, la mère foutraque qui ne parvint jamais à installer un climat familial serein. Il faut dire qu'il n'y eut jamais de père.

Il faut dire aussi que son enfance fut difficile : Phénix se nommait initialement Eliette et c'était une très belle enfant. Cette qualité est présentée comme une tare. Page 61 :

Sa femme [la mère d'Eliette] avait peut-être su, elle, dès ce premier jour, que ce bébé n'était pas l'enfant "normal" qu'ils attendaient.

Tenue de se conforter à une image de petite fille modèle, identifiée à une Lolita avant d'être agressée sexuellement, elle finit par se libérer de ce cocon étouffant en... mettant le feu à la maison familiale. Phénix renaît de ces cendres bien sûr. Page 50 :

Il lui semble qu'il reste sur son visage, encore, un peu de fard à joues, un soupçon de rouge à lèvres. Il lui semble que sa peau ne sera jamais totalement nettoyée de tous ces regards et de tous ces mots et que jamais elle ne pourra oublier la façon dont sa tête tenait dans la main de Jean ou Gérard. Comment faire pour naître à nouveau ?

En prenant la tangente : elle s'enlaidit en se couvrant de tatouages (méthode qui a fait la preuve de son efficacité), mène résolument une vie de marginale, choisit de vendre des "pièces détachées encrassées d'automobile". Le docteur Michel, qui l'accoucha dans un centre de santé près d'une gare, se souvient de cette jeune femme abrupte et farouche, qui allait donner à ses deux enfants des noms d'animaux.

Il faut dire, enfin, que Loup était un enfant psychiquement très fragile. Phénix fit du mieux qu'elle put mais la barque était trop chargée.

Autour du noyau central qu'est l'internement de Loup, Nathacha Appanah raconte les jours qui suivirent (le dimanche, côté Phénix et côté Paloma, le lundi soir vécu en prison par Loup), puis remonte loin dans le temps (l'enfance d'Eliette, la naissance de Loup, le drame d'une scène de gâteau où Phénix refuse de révéler à Paloma qui est son père) avant de se projeter dans l'avenir, jusqu'à l'audition par le juge.

J'ai eu un peu de mal à entrer dans le roman, sans doute parce que l'écrivaine dévoile des événements qu'elle va ensuite développer : le docteur Michel, le mystérieux "creux dans le jardin", le couteau et le gâteau, l'accordéon du grand-père... On est un peu perdu. Lecture assez pénible donc, des vingt premières pages. Et puis les choses s'éclairent.

La langue est belle, indéniablement. Belle, et surtout, personnelle. Nathacha Appanah déploie une petite musique bien à elle. Entrons dans les détails.

L'une de ses trouvailles, qui sera bien présente aussi dans La nuit au cœur, est cette façon de conclure par "on ne peut le savoir", "on n'imagine pas", "nul ne peut le concevoir". Ici page 84 :

Ce qui se passe dans la tête de Loup quand son visage semble sous l'eau, que ses traits sont flous, que son regard est brouillé, il ne faut surtout pas essayer de le savoir."

Voilà qui participe de la petite musique singulière évoquée.

Page 58, partant de l'énigmatique creux dans le jardin (une belle trouvaille), l'autrice développe l'idée, pour Paloma âgée seulement de 7 ans, d'être entourée de solitudes :

Elle pense au creux dans le jardin, ce creux qui a toujours été là lui a-t-on dit, ce n'est qu'un bout de terre qui s'est affaissé c'est tout, lui a dit sa mère mais ce creux, la nuit, elle l'imagine battre comme un cœur et si elle tend l'oreille, peut-être qu'elle peut l'entendre. Elle pense à tous les sommeils, à toutes les maisons obscures, elle se souvient du lampadaire qui éclaire en un rond parfait et jaune l'angle au bout du chemin. A cette heure, elle a le sentiment que si elle n'écoutait pas ces bruits-là, le monde et toutes les choses qui l'habitent s'écrouleraient de solitude.

Sans doute n'existe-t-on plus si personne ne nous écoute...

Page 61, une inversion assez littéraire (signalée par une *), dans la description du docteur Michel, le médecin de famille :

Quand il prend son service, précisément au moment où il enfile sa blouse blanche et sent ce poids plume tomber sur ses épaules, en mieux il se transforme [*] : ses enjambées sont longues et fluides, ses gestes assurés, ses épaules s'éloignent de son cou, sa nuque s'allonge et, tandis que son cerveau se met en alerte, comme éclairé de l'intérieur, son cœur ralentit.

L'habit aide à faire le moine. C'est le moment où il va découvrir Phénix sur le point d'accoucher. Tout allait bien jusque-là. Page 69 : "Il sort de sa voiture, prend une grande respiration et quand il claque la portière, sa petite neurasthénie bourgeoise s'éparpille dans l'air frais et lavé de ce matin."

La description de la naissance de Loup est forte. Il y est question d'un dragon tatoué qui avait été annoncé au début. Page 73 :

Elle devient une mer [jeu sur le cousin homophone du mot ?] travaillée de l'intérieur et derrière elle, à côté d'elle, le docteur Michel ne fait que regarder et asseoir son impuissance. Il est fasciné par ce retour d'instinct, il est aimanté par le dragon qui semble se réveiller, écaille verte après écaille verte, flammèche rouge après flammèche rouge. Bientôt, pense-t-il moitié émerveillé, moitié effrayé, cette jeune femme au visage si parfait ne va faire qu'un avec le dragon et, oui, bientôt elle crie comme l'autre crache des flammes au croissant de son épaule droite, elle se redresse et, de ses deux mains, elle attrape le petit garçon qui glisse hors d'elle.

Retour au présent. Page 97, Loup découvre sa cellule ("Un petit bureau, un lit simple qu'une cloison sépare des toilettes. Il est au milieu, vraiment, il sent ces choses-là à portée de main, il sent ces choses-là le regarder aussi"), juste après avoir ressenti l'atmosphère régnant dans les couloirs, qui s'achève sur le fameux ciel par dessus le toit, symbole d'espoir :

Ça sent le chou, la sueur, le métal, les souffles rances, et si les sentiments avaient une odeur, ça sentirait la tristesse, le désarroi, la colère. Quand Loup lève la tête, il voit, deux étages plus haut, le toit transparent qui laisse filtrer un jour beige (cortège, manège).

Ce jeu de rimes, qui revient à plusieurs endroits du récit, eût pu être une bonne idée, d'autant que le titre du roman se rapporte à Verlaine. Ce n'est pas vraiment le cas, car trop gratuit, sonnant un peu comme une affèterie dont Nathacha Appanah n'est pas coutumière.

On regrettera également - comme ce sera le cas aussi dans La Nuit au cœur - le goût de l'autrice pour le trivial "putain" (page 50, "Des mensonges ! Des putains de mensonges !", page 82, "Bon sang, comment faut-il la mener cette putain de vie (...)", page 90, "- Paloma, assieds-toi et mange ce putain de gâteau - Non, je ne mangerai pas ce putain de gâteau, je veux que tu me répondes"). De vraies fausses notes à mes yeux.

Ce sont bien les seules. La forme procure un réel plaisir littéraire. Concluons avec ce passage, page 117, d'une grande pudeur, alors que Loup retrouve sa sœur et sa mère juste avant de passer devant le juge :

Alors peut-être cette mère et cette fille qui se tiennent l'une à côté de l'autre sourient de ces sourires qui n'atteignent pas les yeux [joli], et Loup toujours qui a su voir derrière la peau des visages, au-delà des masques des gens, reconnaît ce sourire plaqué qui sait être un leurre. Il remarque les lèvres pincées de sa sœur et la veine sur le front de sa mère qui gonfle, il voit leurs yeux vidés de couleur, il pourrait les imiter et leur renvoyer leur propre image comme le ferait un vieux miroir terni mais à quoi bon, son cœur est fermé.

Le roman s'achève sur un souvenir de plage au grand air. Celui qui permet à Loup de s'échapper de ses murs. Jusqu'au ciel, par-dessus le toit, donc.

7,5

Jduvi
8
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le 2 févr. 2026

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Jduvi

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