Plus rien n'intéresse Alain. Il n'a plus aucun désir, aucune ambition, aucun horizon. Juste trouver sa drogue, une dernière fois avant de se donner la mort. Le roman raconté l'ultime errance dans Paris de cet homme qui a tiré un trait sur ses maîtresses, Dorothy puis Lydia, et rend visite à plusieurs de ses amis : le consolateur mais vain Dubourg, le suffisant Urcel, les Lavaux insolents de bonheur, chez qui il croise Brancion, le violent homme à femmes, Maria la belle russe, Fauchard, l'élégant... avant d'accomplir le geste fatal.
Le Feu follet, c'est le livre du nihilisme. Du Houellebecq au carré. En beaucoup plus nébuleux : la conversation à la pension de la Barbinais, les échanges avec Dubourg, ou avec Urcel chez la Praline autour d'une pipe d'opium, furent pour moi de longs tunnels. Si la limpidité est une qualité littéraire, on ne l'attribuera certes pas à Drieu la Rochelle. J'ai comme toujours relevé quelques passages sur lesquels appuyer ma critique.
Commençons par un passage typique du nihilisme qui infuse tout le roman. Page 34 :
Mais pour l'imagination d'Alain, les objets n'étaient pas des points de départ, c'était là où elle revenait épuisée après un court voyage inutile à travers le monde. Par sècheresse de cœur et par ironie, il s'était interdit de nourrir des idées sur le monde. Philosophie, art, politique ou morale, tout système lui paraissait une impossible rodomontade. Aussi, faute d'être soutenu par des idées, le monde était si inconsistant qu'il ne lui offrait aucun appui.
Ce genre de propos irrigue tout le roman. Un exemple parmi d'autres, page 106 : "Il n'y avait que la drogue, il n'y avait pas à essayer d'en sortir, le monde était la drogue même". Et page 107 :
(...) Alain ne retrouvait pas la drogue, il ne l'avait jamais quittée. Ce n'était que ça, mais c'était ça. Ça ne représentait absolument aucun intérêt, mais ainsi était la vie. (...) Il n'y a pas d'intelligence puisqu'il n'y a rien à comprendre, il n'y a que la certitude.
Puis encore, page 108 : "L'ivresse, c'est le mouvement. Et pourtant on reste sur place" et "On se demande pourquoi c'est fait un escalier [on frise le ridicule là, non ?], où ça mène. Rien ne mène nulle part, tout mène à tout".
Et ainsi de suite, jusqu'à la lie. Franchement, il n'y a quand même pas de quoi s'extasier, si j'ose dire dans ce contexte.
Idem sur la description de l'effet produit par la drogue, qui commençait plutôt bien, page 45 :
Tandis qu'il semblait physiquement séparé de la drogue, tous les effets en demeuraient dans son être. La drogue avait changé la couleur de sa vie, et alors qu'elle semblait partie, [virgule en trop ici à mon sens] cette couleur persistait.
S'ensuit un développement beaucoup plus banal, qui s'achève par cette conclusion : "Tel est le sophisme que la drogue inspire pour justifier la rechute : je suis perdu, donc je puis me re-droguer". Et la "communauté des drogués" ? Elle ne trouve pas davantage grâce aux yeux d'Alain. Page 47 :
Enfin, pendant un été où il n'avait pu se baigner, [idem : virgule en trop à mon sens] ni demeurer longtemps au grand air, il avait vu en pleine lumière les caractères véritables de la vie des drogués : elle est rangée, casanière, pantouflarde. Une petite existence de rentiers qui, les rideaux tirés, fuient aventures et difficultés. Un train-train de vieilles filles, unies dans une commune dévotion, chastes, aigres, papoteuses, et qui se détournent avec scandale quand on dit du mal de leur religion.
En 31, les deux totalitarismes du XXème siècle hantent déjà les esprits : le spectre du fascisme se dessine alors que le communisme a déjà pris son essor. On sait que PDlR se situait du mauvais côté de la barrière. Peut-être lui inspirent-ils cette réflexion, où le mot "race" apparaît, page 48 :
La volonté individuelle est le mythe d'un autre âge ; une race usée par la civilisation ne peut croire dans la volonté. Peut-être se réfugiera-t-elle dans la contrainte : les tyrannies montantes du communisme et du fascisme se promettent de flageller les drogués.
Heureusement, le roman retrouve une certaine vigueur, et plus de clarté, dans l'épisode de la visite aux Lavaux. Peut-être parce que le héros sort provisoirement de son atonie. Il s'y rendit pourtant plus par réflexe pavlovien que par réelle motivation. Page 137 :
Pourquoi Alain continuait-il ? N'en avait-il pas assez vu ? Et s'il voulait se tuer, quelle meilleure heure que sept ou huit heures du soir, quand tous les désirs, dénoués du travail, s'élancent à toute vitesse à travers la ville et font un tourbillon affolant [joli] ? Mais non, la vie n'est qu'habitude, et l'habitude vous tient aussi longtemps que vous tient la vie.
Chez les Lavaux, tout est "simple et de bon goût" comme on dit : "Point d'ornement, rien que le nécessaire. Mais le nécessaire forme le plus parfait ornement". Leur demeure, c'est un peu l'idéal de bonheur qu'Alain n'a pas su atteindre. La fascinante Solange y règne. Page 138 :
Elle tendit la main à Alain avec ce sourire de gratitude qu'elle offrait à tous les hommes, car tous la désiraient et la chérissaient. (...) Elle était courtoise comme une princesse à qui les parvenus n'auraient pas encore appris la morgue.
Son mari Cyrille est séduisant aussi à sa façon :
Une voix chaude résonna. Le grand Cyrille Lavaux, si droit, si mince, tendait la main à Alain. Sa laideur était aussi séduisante que la beauté de sa femme. Il l'entourait d'un amour si sain, si gai qu'elle en paraissait encore une créature plus réussie.
Fauchard est un autre prototype d'homme quelconque physiquement et pourtant marié à une très belle femme, la russe Maria. Page 143 :
Fauchard, fils d'un homme qui avait beaucoup travaillé, avait hésité avant de se décider à remplacer son père à la tête de ses usines car il prisait par-dessus tout de passer d'interminables heures dans le secret commerce des femmes, et n'avait besoin que peu d'argent. Pourtant, modeste, il ne s'était pas trouvé assez exceptionnel pour rejeter une tâche qui lui paraissait trop commune. Des lors, il avait étouffé sans plainte ses penchants immodérés, et s'était montré ponctuel, capable de réflexion et de décision. Mais par ailleurs, il se réjouissait qu'une femme comme Maria s'établît avec aisance dans la liberté qu'il s'était refusée ; il était de ces hommes dont le cœur discipliné et agrandi par le travail peut transporter ses propres jouissances dans un autre cœur.
Presque du Proust, soudain. Mais, pas plus que Brancion le mauvais garçon, Fauchard ne "calcule" Alain qui, aux yeux des gens qu'il admire, semble transparent.
Enfin, vient le suicide. Il fallait bien qu'il soit explicité. Page 159 :
Le suicide, c'est la ressource des hommes dont le ressort a été rongé par la rouille, la rouille du quotidien. Ils sont nés pour l'action, mais ils ont retardé l'action ; alors l'action revient sur eux en retour de bâton. Le suicide, c'est un acte, l'acte de ceux qui n'ont pu en accomplir d'autres.
Et, page suivante, Alain écrit ces mots :
Je me tue parce que vous ne m'avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimés. Je me tue parce que nos rapports furent lâches [belle polysémie du mot ici], pour resserrer nos rapports [qui se précise dans un second temps]. Je laisserai sur vous une tache indélébile. Je sais bien qu'on vit mieux mort que vivant dans la mémoire de ses amis [à voir... c'est vrai dans un premier temps seulement]. Vous ne pensez pas à moi, eh bien, vous ne m'oublierez jamais !
Tout de même, les gens qui l'ont fasciné laissent leur morsure :
Alain regrettait Solange. Jusqu'à ce soir-là, il n'avait jamais songé à lui faire la cour, paralysé par l'idée de maîtrise de Cyrille. Et soudain cette femme si facile, si difficile, représentait pour lui tout ce qu'il perdait. Il avait un regret affreux de cette chair si réelle [chez PDlR, réputé aussi pour sa misogynie, les femmes sont généralement réduites à leur physique]. Les humains marchaient et chantaient dans un paradis, la vie ; ils allaient précédés de Solange et Brancion. Même Dubourg marchait en queue de ce cortège.
Le roman m'a clairement plus accroché dans son aboutissement. J'avais vu le film de Louis Malle mais il y a bien longtemps : j'en ai gardé une impression positive, même si plus rien de précis. Peut-être un exemple d'adaptation supérieure au roman ?