Du mal à avancer, pendant quelques jours, sur ce roman presque intransigeant, dans ses qualités. Des qualités qui n’apparaissent que quand tu décides d’écouter l’histoire qu’il te raconte.
Parce qu’il y a des romans qui avancent comme des histoires. Et puis il y a ceux qui glissent, presque en silence, comme une mémoire qu’on n’a jamais vraiment vécue mais qui nous appartient pourtant. Le Grand Passage est de ceux-là. Rien n’y est brusque, rien n’y est spectaculaire — et pourtant tout y pèse.
Je t’explique.
Dès les premières pages, tu comprends que ce livre n’est pas tant un récit qu’un adieu. Adieu à un monde, à une manière d’être, à une idée de l’Amérique. Le jeune John Grady Cole ne fuit pas seulement le Texas : il fuit une disparition. Celle de son monde intérieur.
« Il savait qu’il ne reviendrait pas. »
Cette simplicité est trompeuse. Chez McCarthy, chaque phrase semble porter une gravité ancienne, comme si elle avait déjà été dite mille fois ailleurs, dans d’autres vies. Le style est totalement épuré, presque austère, mais il ouvre des paysages immenses — des plaines, des nuits, des silences.
D’aucuns, toujours les mêmes, vont t’expliquer qu’il n’y a pas de virgule, ou presque pas, que McCarthy a mis des conjonctions de coordination partout… Laisse les dire.
Le voyage vers le Mexique pourrait être celui d’un roman d’apprentissage classique. Mais ici, rien n’est offert. L’initiation n’est ni douce ni progressive. Elle est abrupte, parfois cruelle, et surtout, toujours inévitable.
John Grady croit encore à certaines choses : la loyauté, l’amour, une forme d’honneur ancienne. Son rapport presque familial à la louve, va t’emporter vers ces ailleurs là.
Et c’est précisément ce qui le rend vulnérable.
« Il croyait encore que le monde pouvait être juste. »
Ce n’est pas tant que le monde le trahit — c’est qu’il n’a jamais promis quoi que ce soit.
Les chevaux occupent une place centrale, presque sacrée. Ils ne sont pas seulement des animaux, mais des présences, des témoins d’un lien ancien entre l’homme et la terre.
Dans leur rapport aux chevaux, les personnages sont révélés. Certains dominent, d’autres comprennent. John Grady, lui, appartient à une catégorie rare : celle de ceux qui écoutent.
Mais ce monde-là disparaît.
« Les choses anciennes passent, et personne ne peut les retenir. »
Et c’est là que le roman devient mélancolique sans jamais sombrer dans la nostalgie facile. McCarthy ne pleure pas le passé. Il constate simplement sa fin.
Comme toi et moi, parfois, quand nos souvenirs d’enfance remontent à la surface, juste sous nos paupières.
Son histoire d’amour, elle aussi, échappe aux conventions. Elle n’est ni totalement tragique ni réellement accomplie. Elle existe dans un espace fragile, suspendu, posée sur une toile d’araignée que le moindre coup de vent peut emporter.
Ce qui marque, ce n’est pas sa fin, mais son impossibilité dès le départ.
« Ce qu’ils avaient ne pouvait pas durer dans ce monde. »
Là encore, McCarthy refuse le dramatique évident. Il préfère la fêlure lente, celle qui ne se referme jamais complètement. Tu vas penser à ces vases japonais, encore plus beaux parce qu’ils ont été cassés puis recollés.
Ce qui te reste après la lecture, ce n’est pas l’intrigue.
Mais des paysages immenses, des dialogues rares, et des silences lourds de ce qui n’est pas exprimé.
McCarthy écrit comme on marche dans le désert : sans se presser.
« Il y a des choses qu’on ne peut dire, seulement porter. »
Alors évidemment, Le Grand Passage est un roman en demi-teinte, parce qu’il n’est ni totalement sombre, ni vraiment lumineux.
Il ne condamne pas, il n’absout pas.
Il observe.
Et dans cette observation, il y a quelque chose de profondément humain :
la difficulté de grandir, la perte des illusions, et cette impression persistante que le monde continue, avec ou sans nous. Je suis sûr que tu y as déjà pensé…
Finalement, j’ai compris que lire Le Grand Passage, c’est accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. C’est se laisser traverser par une langue, une lenteur, par une mélancolie.
Ce n’est pas un livre qui cherche à te plaire.
C’est un livre qui reste.
Et quelques heures après l’avoir refermé, j’ai senti que quelque chose s’était terminé, mais je n’ai pas su exactement quoi.
C’est tout ce que j’ai à dire sur ce roman.