J'ai souvent lu ou entendu qu'il ne fallait pas insister si un livre ne nous plaisait pas. J'aurais pu abandonner ce recueil de Lydie Dattas au bout de 10 ou 15 pages : on comprend vite - ou on croit comprendre - que l'idée ici est d'utiliser les mêmes mots dans des tournures différentes, de parvenir à de petites variations de rythme et de musicalité toujours autour des thèmes de la pureté, de la beauté, ou de la jeunesse. Cette accumulation de poèmes en alexandrins produit un effet compassé, presque ringard. On dirait une de ces tapisseries du Moyen-Âge qu'il faut faire semblant d'admirer dans les musées mais qui fleurent bon le renfermé.
Et pourtant. A force de les lire, ces poèmes finissent par révéler leur richesse. Le tableau de musée contient en réalité des craquelures, des interstices, une façon de faire exploser les carcans de manière subtile, presque sourde. La beauté n'est peut-être pas dans la jeunesse ou dans la pureté finalement. Les défauts, le désir de faire du mal. J'ai fini par lire ce Livre des anges comme un brûlot contre la conception romantique, idyllique de la poésie et de la beauté, un lointain écho à Arthur Rimbaud, le premier anti-romantique.
L'autrice y fait d'ailleurs ouvertement référence dans son Carnet d'une allumeuse, réplique féminine et féministe à Une saison en enfer. Elle y constate le sort des femmes, vouées à n'être que des objets de désir pour les hommes pensants, interdites d'une quelconque prétention au monde de l'esprit. C'est formidablement écrit et pensé, c'est à la fois révolutionnaire pour son époque et non moins riche aujourd'hui, tant elle se situe à un endroit différent, unique, même vis-à-vis du féminisme de 2025. Elle repense le rôle du poète comme Rimbaud s'était évertué à le faire 100 ans plus tôt, mais ici le voyeur, l'élu ou le maudit, est une femme, ce qui change tout.
La Nuit spirituelle, série de poèmes en prose adressée à Jean Genet, brille par son propos irrévérencieux à l'égard de la figure du poète masculin. Et comme Genet le dit lui-même, en réponse à son texte : "Ce que vous avez fait est très, très beau (...) J'ai pris une gifle" C'est ce que je retiendrai de cette poète : une littérature subtilement brutale et révoltée. Et : surtout, ne pas se fier aux premières impressions quand on lit un livre.