Dumas, même mineur, ça reste très au-dessus de tas de trucs qu'on peut lire aujourd'hui, si bien que j'ai mauvaise conscience de trouver à cette relecture du mythe de Faust quelques menus défauts. Je ne les ai pas forcément repérés à la lecture, mais au moment de résumer l'histoire, je me perds un peu dans les péripéties, ce qui montre une faiblesse indéniable dans la structure, un peu trop alambiquée. Mais bon, reste que ce que Dumas a déversé dans ce récit emprunté (et faussement attribué au garde-chasse de son père, quand il était petit) est inimitable. Après, il s'agit d'un conte à la médiévale, avec ses seigneurs et ses loups, le Malin et les nobles dames (pas si intouchables que ça), qui pourrait rappeler la version de Robin des Bois du même Dumas. Même si l'histoire est cousue de fils blancs, on se laisse transporter par les mésaventures d'un pauvre sabotier prisonnier d'un ordre social étriqué, qui ne lui laisse aucun autre choix que de reprendre la boutique de son père. L'auteur met le doigt sur un déterminisme social douloureux, que son époque n'avait pas encore vu disparaître (et on peut se demander ce qu'il en est véritablement de la nôtre...), et qui assignait les pauvres gens à une condition inférieure par naissance. Pourtant, Thibault a vu du pays et n'est pas sot. Et c'est bien ce qui le dérange profondément dans l'absence de lustre de sa destinée. En quoi vaut-il moins que ce seigneur de Vez qui n'a comme passion que la chasse et mange de la viande tous les jours, quand Thibault n'y a eu droit qu'une fois, à une occasion dont il se souviendra de ce fait toute sa vie ? La captation des ressources naturelles par les gens bien nés est ici dénoncée de manière particulièrement éloquente et notre pauvre sabotier aura beau se démener, alterner malice et charme, rien n'y fera, jusqu'à ce que le Malin voie en lui un candidat d'exception : une âme tout à fait commune, sans aspérités particulières, à l'exception de ce sens de l'injustice qu'elle reproche à son destin. C'est par là qu'il s'engouffre, en offrant à Thibault d'exaucer quelques uns de ses vœux. La dégringolade peut commencer, par un meurtre pur et simple. D'accès de rage en crise de jalousie, le jeune homme finit par s'enferrer, comme on s'y attendait, et il ne reste à Dumas qu'à dérouler l'écheveau jusqu'à une conclusion menée tambours battants. C'est un peu la faiblesse de ce récit, même si, avec un écrivain comme ça, on se doute bien que l'histoire n'est qu'un prétexte. Bref, un autre livre un peu oublié qui méritait bien malgré tout qu'on le remette en lumière, ce que la Grange Batelière a eu raison de faire, je l'en remercie.