Suite à la lente (mais assurée) renommée de « Dune », Frank Herbert poursuit l’approfondissement de son univers S-F/Fantasy en livrant une suite quatre ans après. Le récit reprend douze ans après la fin du premier livre, et propose une intriguante version antagoniste de « Dune ».
Si les thématiques restent sensiblement les mêmes, colonialisme, écologie, méfait des dogmes religieux sur les masses populaire, autoritarisme des moins nécessiteux ou bien encore spiritualité, l’aventure de Paul Atreides prend une tout autre direction.
Ayant chassé l’empereur pour s’emparer de sa place, Paul règne sur l’Imperium galactique, et élit logiquement domicile sur la planète qui l’a élevé en prophète: Arrakis (ou Dune pour les intimes). Sauf que voilà, ses idéaux, développés dans le premier livre, lui apparaissent d’un bien faible recours maintenant qu’il tient les rennes du pouvoir suprême.
Frank Herbert s’amuse dès lors à déconstruire au fil de chaque page toute l’aura de héros qui érigeait Paul en sauveur de l’humanité. Désormais face à des responsabilités politiques, il peine à entrevoir les bienfaits de son pouvoir et l’appliquer au milieu de turbulences politico-économique. Puisque tout son empire ne tient que sur une seule chose : le contrôle de l’épice. C’est tout. C’est déjà pas mal, certes, mais quand on se revendique humaniste, avec de belles valeurs, se réduire à devoir régner par l’économie, forcément ça crée un dilemme de taille.
C’est ainsi que dans ce « Dune Messiah », Paul devient l’homme à abattre, pour les mêmes raisons qu’il voulait détruire les Harkonnen et déposer l’empereur. Cela marque le retour en continuité de tout ce qui donnait son suc à « Dune » : les intrigues politiques. L’heure des choix et des décisions remplace l’effervescence révolutionnaire, et démontre au passage l’impossibilité d’un pouvoir central fort.
Plus sombre et moins généreux en action, mais aussi plus court, la qualité de « Dune Messiah » égale son prédécesseur. Le véritable travail de continuité porte ses fruits, et constitue l’ensemble d’un univers cohérent, extrêmement codifié, dans lequel Frank Herbert peut faire évoluer ses personnages comme bon lui semble. Tant sur un plan humain, que sur un plan ésotérique, qui occupe nombre de pensées de Paul. Ils sont au service de l’histoire et non l’inverse.
Le héros du roman s’avère difficile à déterminer, dans le sens où les dès sont totalement relancés, et que le récit prend une direction diamétralement opposée. Cela crée une rupture au premier plan, quand toute la toile de fond demeure sensiblement la même. Plus développée est, par exemple, la culture des Fremen, qui occupe ici une place d’envergure. Leur tradition, et leurs savoirs, sont remis en questions du fait que la croyances et leur religion se base typiquement sur les restes d’un prosélytisme millénaire. Ce dernier s’est ancré au point de créer l’engouement d’un prophète, issu des rangs du colonisateur.
Qu’il est plaisant de voir que Frank Herbert approfondisse ostensiblement toutes les zones d’ombres du premier livre, qui après lecture de ce second tome nécessité une nouvelle découverte. Car dans cet univers, fourmille des tonnes d’informations, souvent au détour d’une phrase, toujours dans l’arrière-plan, et peu utile pour l’intrigue principale
L’auteur laisse donc les chemins balisés du monomythe pour entrer dans la mythologie pure et dure, celle de demain, celle de notre futur. Tels les chants épiques de la Grèce antique, c’est bien une épopée à l’échelle de l’humanité qu’il nous est donné de parcourir, avec ce que cela implique de violence, de réflexions existentielles, mais surtout de tragédies.
Alors que la conclusion s’ouvre sur une interrogation, mêlant à la fois la grandeur du héros, sa lutte face ses pires démons personnels et une soif de pouvoir inhérente à sa position, « Dune Messiah » se présente comme un véritable pamphlet. Il ne faut en effet pas oublier que ces histoires ont été développées en pleine Guerre froide, au temps des décolonisations de masses et de la fin des empires occidentaux. Ces évènements majeurs ducontemporain de Frank Herbert éclairent un peu plus sur ses intentions. C’est aux grands pouvoirs qu’il s’en prend, adoptant le point de vue d’un peuple en souffrance, étouffé par l’exploitation et le mépris d’une supposée classe supérieure.
« Dune Messiah » se révèle au final une œuvre fascinante, construite autour de l’échec, et l’insignifiance de l’individu face à la machine, celle qui broie sans distinction, même ceux qui se revendiquent « les meilleurs ». De désillusion en désillusion, Herbert mène un récit dense et passionnant avec une suite tout aussi atypique et incontournable que l’était « Dune » au genre de la Science Fiction.
-Stork._