C'est un roman de politique fiction qui fait le pari plus qu'ambitieux de décortiquer dans les moindres détails les conséquences politiques du réchauffement climatique à l'échelle planétaire. On y suit principalement les destins croisés de Mary Murphy, une diplomate à la tête d'une nouvelle agence de l'ONU en charge de la mise en oeuvre de l'accord de Paris - le Ministère du Futur -, et de Frank May, travailleur dans une ONG, à jamais bouleversé par l'effroyable canicule indienne de 2025, dont les 22 millions de morts transformeront la géopolitique mondiale pour les décennies à venir.
Kim Stanley Robinson y fait également intervenir les voix dissonantes de scientifiques désabusés, de capitalistes amusés, de migrants climatiques, de travailleur.euses des mines de terres rares des pays du Sud, de victimes de catastrophes climatiques ou encore de militaires réjouis par leurs nouvelles missions dans la crise actuelle. A cela s'ajoute de nombreux chapitres érudits mais synthétiques présentant les évolutions de l'économie mondiale, des relations internationales, des lois, des révoltes populaires, et des alternatives proposées dans un monde à la dérive, contraint de reprendre son destin en main alors que les bouleversement climatiques font peser sur les civilisation humaine un risque existentiel.
C'est une lecture nécessaire et salutaire pour qui veut s'aventurer dans l'incertitude politique des décennies à venir, à la lumière des connaissances actuelles en sciences sociales et géo-physiques. Kim Stanley Robinson nous offre une fenêtre sur les possibles d'un monde dans lequel nous pourrions évoluer et à partir duquel il nous faudra refonder nos sociétés sur des bases plus écologiques. L'auteur prend ainsi au sérieux les perspectives de la géo-ingénierie, de l'essor des puissances du Sud global en tant que nouveaux leaders de la transition écologique, et de l'adaptation du système monétaire international et du capitalisme aux crises engendrées par l'effondrement des écosystèmes, quitte à engendrer son propre dépassement. Malgré tout, rien n'y est simple, chaque choix appelle de nouveaux problèmes à gérer, et les solutions apportées par l'humanité aux risques climatiques sont le plus souvent hybrides, comprenant tout à la fois des solutions technologiques, l'usage d'outils de marché ainsi que des formes d'auto-organisation citoyenne qui se rapprocheraient d'une certaine forme d'écosocialisme. L'effort de prospective est donc particulièrement stimulant.
On pourrait cependant regretter la place prépondérante laissée aux solutions technologiques et économiques et, par conséquent, le rôle significatif donné aux expert.es et élites onusiennes et économiques dans la gestion de la crise. S'ils sont loin de maîtriser la situation, ils donnent cependant tout au long de l'ouvrage le regard d'un certain groupe social sur les évolutions en cours, laissant dans la marge de certains chapitres le rôle a priori significatif (sinon plus?) des mouvements populaires dans les transformations en cours. Cela donne également au roman une coloration très (trop?) scientifique qui l'amène à devenir, dans de nombreux chapitres, un mauvais pour faire de la vulgarisation scientifique, ce qui rebutera certainement les lecteurs et lectrices peu familières d'analyses macro-économiques et de descriptions détaillées de la géo-physique du système-terre.
On peut aussi regretter que les personnages principaux, Mary et Frank, n'aient pas toute la profondeur qu'ils mériteraient, à la hauteur de leur extraordinaire parcours de vie au coeur d'un monde en plein bouleversement. En revanche, s'il est un protagoniste qui s'affirme le mieux dans ce roman, c'est celui d'une planète traversée par les voix contraires de ces habitant.es humain.es et non-humain.es, et condamnée à réaliser son inéluctable mue sociale, politique et climatique. Pour un roman aussi ambitieux, c'est un choix qui peut se justifier, mais qui laissera sur sa fin celui ou celle en quête d'une lecture fluide et rythmée.