Il n'y en aura pas pour tout le monde ?

Un livre qui a fait pas mal parler, grâce à une thèse qui met en lumière certains des basculements géopolitiques et économiques que nous vivons actuellement. En replaçant ceux-ci dans le temps long du capitalisme globalisé depuis son émergence au XVIème siècle, l'auteur distingue une alternance de phases libérales et de phases mercantilistes, et met en évidence le fait que nous vivons à nouveau un basculement dans une phase mercantiliste, propre aux âges où le monde se redécouvre "fini" (à mettre en parallèle avec la redécouverte des limites de la croissance, une idée qui a fini par infuser sur le temps long).


Ce capitalisme de la finitude, caractérisé par l'idée qu' :"Il n'y en aura pas pour tout le monde", est plus la règle que l'exception, les phases libérales mondialistes se limitant pour l'auteur à la période 1820-1880 et 1945-2010, et où chaque acteur se replie sur son "silo impérial, à savoir son territoire et celui de ses alliés, qu'ils soient volontaires ou, bien souvent, contraints. Il sous-tend également que le commerce est un jeu à somme nulle : pour qu'il y ait un gagnant, il faut qu'il y ait des perdants, antithèse de la théorie libérale qui veut que le commerce soit un acte gagnant-gagnant chère aux économistes classiques. Enfin, c'est un état de violence permanent, même en l'absence d'affrontement majeur, dans un état de "ni guerre / ni paix".


Le livre explore cette thèse en 3 parties :

1. La privatisation et la militarisation des mers : dans un monde ou le commerce se pratique essentiellement par la voie maritime, la liberté de circulation maritime est un enjeu crucial. Dans les périodes libérales, celle-ci est assuré par un "hegemon" maritime, à savoir l'Angleterre au XIXe, et les US plus récemment. Avec la montée en puissance de nouveaux acteurs (notamment la Chine) et le reflux des US, l'auteur soutient que l'on revient petit à petit à un commerce maritime semi militarisé où l'effort se porte sur la sécurisation pour chaque acteur de ses propres flux, parfois au détriment des autres, car dans un jeu à somme nulle, couler ou s'accaparer les bateaux des autres est un gain net.


2. Un commerce monopolistique et rentier : chacun cherche de sécuriser ses approvisionnements et d'augmenter sa richesse au travers de firmes monopolistiques, contrôler l'offre et la demande, fixer les prix, non pas pour le bien du consommateur, comme cela était la règle après le seconde guerre mondiale, mais pour assurer la souveraineté et la puissance de l'Etat. Cela s'est fait par le passé avec les colonies et les compagnies privées monopolistiques, lesquelles sont plus ou moins de retour aujourd'hui, avec 4 grandes compagnies de fret maritime (MSC, MAERSK, COSCO, CMA CGM) se partageant l'essentiel du transport mais aussi s'intégrant verticalement, contrôlant de plus en plus la logistique entourant le fret lui-même. L'auteur insiste également sur le retour du capitalisme de rente : il ne s'agit plus temps de faire du profit en vendant des produits ou services que d'établir une situation de rente avec des producteurs et consommateurs captifs et dépendants (on pense ici par exemple à Amazon).


3. L'appropriation de l'espace : le monde revit depuis une décennie une course à l'accaparement des terres, avec le retour de gigantesques plantations (en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est, en Afrique), mais aussi des ressources minières, très concentrées. Au delà de l'espace physique, l'espace cyber est également de plus en plus concentré (on pense aux GAFAMs, mais aussi aux internets chinois ou russes, qui existent à l'écart du reste du monde), et enfin, l'espace lui-même (avec des acteurs étatiques bien sûr, mais qui laissent la place des acteurs privés). Ces énormes corporations se voient de plus en plus comme des acteurs gouvernementaux (Zuckerberg a décrit Meta comme un gouvernement), mais elles sont bien souvent inféodées à la puissance publique (le peu de résistance de la tech soit disant libérale à Trump en est un bel exemple, et en Chine ou en Russie, les grandes firmes sont contrôlées par l'état).


Ca capitalisme mercantiliste sur le retour est, bien entendu, profondément violent, inégalitaire et raciste, et se satisfait parfaitement (quand il ne les réclame pas) de régimes autoritaires. L'auteur conclut que nous sommes, en Europe en tous cas, confrontés à un choix entre une économie écologique démocratique, transformation radicale appelée "Ecologie de Guerre" par Pierre Charbonnier, décentralisée et décroissante, ou un capitalisme de la finitude autoritaire.

Mon choix va à la première solution, qui supposerait donc une révolution des manières de produire et de consommer, mais ce n'est, hélas, pas celle vers laquelle nous semblons nous diriger aujourd'hui.


Une lecture intéressante, qui enfonce un clou de plus dans l'espoir de la "mondialisation heureuse" (je suis né dedans, j'y ai cru), et remet en perspective l'époque dans le temps long, ce qui est toujours salutaire. L'auteur dresse aussi de nombreux parallèles entre les discours produits aux différentes époques qu'il étudie, avec des ressemblances souvent frappantes, et parfois glaçantes.


Comme toujours, ce n'est qu'une thèse, qu'une explication possible parmi d'autres, mais elle m'a particulièrement impacté.


Pour une autre analyse, je vous conseille une vidéo de Blast qui se permet une lueur d'espoir à la fin : https://www.youtube.com/watch?v=_q0avNwjWTM

elmomo
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le 10 août 2025

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