Tout au long de ma lecture de l’essai, plusieurs points m’ont dérangés. D’abord, le premier défaut que j'attribue ici au texte est d’être globalement trop vague, n’explicitant jamais de quoi retourne concrètement le propos. L’absurde semble être prioritairement définit comme "la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme" à la page 39 (le mot "irrationnel" se rapporte au monde, qui n’est pas rationnel car méconnaissable) puis comme un sentiment qui "ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse" (p. 50). Soit l’absurde selon Camus est un certain état de lucidité face à sa propre condition, comme en témoigne par ailleurs la citation :"l’absurde, c’est la raison lucide qui constate ses limites" (p. 72). De prime abord on pourrait ainsi croire que le sentiment d’absurde ressemble à une sortie de l’aliénation au sein du capitalisme, surtout lorsque l’on peut lire au dernier chapitre du livre que Sisyphe, héros absurde par excellence de par son destin, est pareil aux prolétaires, qui passent leur vie à répéter sans cesse les mêmes tâches. Ainsi, eux aussi ont un destin absurde et encore plus quand ils en prennent conscience paraît-il. Néanmoins, à la fin du livre, Camus affirme que Sisyphe est heureux parce que dans sa condition, dans son monde, tout fait sens. J’observe ici un retour sensationnel à l’aliénation par l’absurde là où il laissait croire à une lucidité. Ce que Camus appelle la révolte et qu’il définit comme confrontement perpétuel de l’homme et son obscurité, comme exigence d’une impossible transparence, comme remise du monde en question, comme étendue de la conscience tout le long de l’expérience, comme constante présence de l’homme à lui-même, comme sans espoir et comme l’assurance d’un destin écrasant s’apparente plutôt à la résignation. Et c’est précisément ceci qui est révoltant, car à de multiples reprises, alors qu’on pourrait aboutir à une vraie sortie de l’absurde, Camus décide de s’y raccrocher et ose dire qu’il faut respirer avec, reconnaître ses leçons et retrouver leur chair. Autrement dit on constate et sait la condition qui nous nuit mais on doit l’accepter sans trop savoir pourquoi (parce que sinon la seule issue est le suicide ou le suicide philosophique qui est le fait de se rapporter à une transcendance pour retrouver du sens et voilà une vision bien défaitiste). De toute façon l’auteur l’explicitait déjà au début de l’essai, dès la première partie, quand il explique que la "vie machinale" provoque la lassitude à l’évocation d’un simple "pourquoi" et que cela a pour effet un mouvement de la conscience aboutissant à deux possibilités : soit on opère un retour inconscient dans le quotidien, soit l’éveil est définitif et ses conséquences sont le suicide ou le rétablissement. Ainsi, il n’y a en fait qu’une seule et même voie envisageable : l’acceptation et cela signifie toujours un retour au quotidien. Puis, dire que la vie est absurde puisqu’elle nous pousse toujours vers la mort est curieux, on pourrait très bien dire que c’est parce que la vie nous pousse vers la mort qu’elle est sensée. Sur ce point encore, on ne comprend pas bien pourquoi il avance de tels propos.
De plus, Camus insiste beaucoup sur le fait qu’on ne peut pas connaître le monde en soi sinon que des représentations ou interprétations. Là on peut répondre une chose centrale et essentielle : ces représentations et interprétations ne sortent pas de nulle part, justement elles émanent du monde en lui-même. Camus oublie qu’il fait partie du monde aussi, puisqu’il dit à la page 76 qu’il est impossible pour un être humain de savoir si le monde a un sens du fait de sa raison qui le place en opposition au monde et de son exigence de familiarité. A l’inverse, un arbre ou un chat n’a pas ce problème car il fait partie du monde. Ici je ne comprends pas bien ce qu’il entend par "sens du monde" ni en quoi la raison nous place en opposition au monde puisque nous y sommes toujours. Et si par "sens du monde" il entend une logique, une raison, alors on pourrait arriver à une étrangeté où c’est impossible de savoir si le monde a un sens et tout ce qui est méconnaissable n’est pas raisonnable, soit je ne sais pas si le monde a un sens alors il n’a pas de sens. J’ai du mal à saisir.
Le dernier point que j’aborderai ici est un détail mais je ne peux passer outre. Lors de la première partie de l’essai Camus explique qu’affirmer l’Un comme Parménide c’est "tomber dans la ridicule contradiction d’un esprit qui affirme l’unité totale et prouve par son affirmation même sa propre différence et la diversité qu’il prétendait résoudre". Je n’irai pas jusqu’à dire que Camus n’a pas lu Parménide mais je peux être sûre qu’il ne l’a pas compris. Parménide ne se contredit pas, il pose l’Un comme définissant l'Être, c’est simplement dit le tout mais au sein du tout il n’y a pas qu’une chose semblable à elle-même. Ainsi, l’auteur est passé à côté de la pensée de Parménide et je trouve cela dommage. C’est donc en cela que le livre m’a dérangé p
uisqu’il ne propose réellement rien, les propos sont lâchés et articulés d’une façon qui ne permet pas d’en ressortir quelque chose de concret. La seule proposition qu’on peut en tirer est une défaite travestie en victoire pour qui se laisserait ainsi séduire par Camus.