À ma grande honte, j'ai attendu d'avoir 39 piges avant de me lancer dans mon premier Bukowski. Jusqu'ici, pour moi, c'était juste un monsieur qui avait offert à la télévision française une de ses plus savoureuses archives, en apparaissant d'une manière tonitruante dans l'émission littéraire Apostrophes du 22 septembre 1978, se bourrant, sans la moindre gêne, la gueule en plein direct… Rien que d'y penser, ça me fait marrer. Non, sérieux, rien que cela aurait dû me donner envie de découvrir immédiatement c'était quoi Charles Bukowski — pas étonnant que les ventes de ses œuvres aient explosé en France par la suite. Et quoi de mieux que de l'inaugurer par son tout premier roman : Le Postier.
À travers son alter ego, Henry Chinaski, l'auteur nous conte ses nombreuses années à travailler comme petit rouage de la poste américaine, d'abord en tant que facteur, ensuite en tant que trieur du courrier. Comment il a été englouti dans un système étouffant, harassant, ingrat, en y bossant du mieux qu'il le peut, traînant, rechignant, se tirant de temps en temps une balle dans le pied. Si la pilule amère passe mieux auprès du lecteur, c'est parce que l'écrivain dépeint ce monde d'une façon satirique, poussant à lire avec un rictus sarcastique aux lèvres. C'est une institution décrite comme se prenant ridiculement au sérieux (il y a même toute une petite partie composée uniquement de courriers du ministère des services postaux — certainement reçus dans la vraie vie par Bukowski et qu'il a balancés tels quels dans son livre… pas besoin de changer quoi que ce soit, à part le nom du destinataire — d'une rédaction à ce point aussi rigidement qu'exhaustivement administrative que l'on finit par tomber dans le grotesque !), se voyant pourvue d'une mission sacrée, se voyant comme incarnant le Bien, alors que dans le quotidien, elle use sans pitié ses employés avec des tâches répétitives, des règles débiles, des évaluations absurdes, exigeant énormément pour presque que dalle en retour. Ouais, il y a des choses qui ne changeront jamais et qui ne feront rien pour arranger sa misanthropie. Ah oui, pour celles et ceux qui croient que tout sacrifier à une administration ou à une entreprise au détriment de son existence personnelle vaut le coup, l'épisode avec G.G. remet cruellement les yeux en face des trous.
Heureusement que dans tout cela, il y a des respirations — plus ou moins longues — lors desquelles notre personnage s'adonne à ses grandes passions : l'alcool, les courses et les femmes. Et si Bukowski ne se fait aucune illusion sur le monde qui l'entoure, déteste le genre humain en général, que les hommes — petits chefs tyranniques, collègues veules, etc. — ne sont pas à la fête ici (y compris lui-même, se vautrant un peu trop souvent dans sa propre bassesse pour être un protagoniste positif !), on sent que même s'il les portraitise en êtres parfois énervants et fatigants, il ne peut dissimuler une certaine tendresse envers les membres de la gent féminine, qui y sont décrites comme vivantes, indépendantes, imprévisibles, apportant avec elles une bonne dose de peps, insufflant une raison d'exister dans ce morne quotidien.
Et il y a ce regard de poète qui réussit à injecter du romanesque dans tout ce qui est laid et inintéressant pour la société, dans ce qu'elle préfère ne pas voir : la débauche, la bibine, les femmes « trop âgées », les ratés en général. Non pas parce qu'il sublimerait tout cela, mais parce qu'il arrive à nous faire comprendre que ça fait partie de la vie et que c'est aussi digne d'intérêt que tout le reste.
Le style — ciselé, rapide, à coups de courts chapitres, de phrases allant à l'essentiel, tout en sachant ne pas se ralentir en intégrant brièvement des détails, notamment de l'environnement professionnel, pour que le tout soit encore plus familier, plus tangible, plus vrai — achève de rendre l'ensemble captivant de bout en bout. Il va sans dire que cette première expérience sera loin d'être la dernière et que je n'attendrai pas mes 40 piges pour la suivante…