J’avais prévu, comme deuxième lecture d’Emmanuel Carrère, Le Royaume, paru en 2014, après avoir terminé la Bible. On peut dire sans hésiter que ce livre complète et enrichit ma lecture, en particulier celle du Nouveau Testament, en lui apportant une chair historique et une mise en perspective intellectuelle que la seule lecture du texte sacré ne permet pas toujours.
Comme dans Yoga, Carrère commence par parler de lui-même, de sa période de foi chrétienne intense durant quelques années au début des années 1990. Cette partie m’a semblé la plus faible du livre, presque autocentrée, et j’ai craint un moment que le récit ne se limite à cette introspection spirituelle. Puis vient le basculement. Le livre se transforme en véritable enquête historique sur les origines du christianisme, en se concentrant principalement sur les figures de Paul et de Luc. Là, le texte prend une autre dimension. Carrère rend ce premier siècle chrétien vivant, incarné, traversé de tensions, de rivalités, de schismes, loin de l’image figée que l’on pourrait en avoir.
On apprend beaucoup sur le contexte de l’Empire romain, sur la circulation des idées, sur la structuration des premières communautés. Les parallèles qu’il esquisse avec d’autres mouvements idéologiques, notamment le communisme, éclairent la dynamique interne des groupes naissants, leurs querelles doctrinales, leur volonté d’universalité. Même ses détours personnels, comme sa pratique du yoga, trouvent un écho dans sa manière de sonder la foi et le doute.
Carrère a ce don singulier de faire vaciller le lecteur. Par ses phrases, il éveille des interrogations que l’on avait laissées en sommeil. Il pousse à regarder là où l’on préfère détourner les yeux, à questionner ce que l’on croyait établi. Ce n’est ni un livre de croyant, ni un livre de démolition, mais un livre de tension, entre foi et raison, entre récit et critique, entre adhésion et distance.