Ayant tout juste terminé Colette Baudoche de Barrès, les nombreux parallèles avec Le Silence de la mer sautent immédiatement aux yeux. On retrouve un Allemand cultivé accueilli dans un foyer français, une jeune femme silencieuse, une attirance impossible et le projet d’une union entre deux peuples que tout oppose. Le texte de Vercors est plus court, mais aussi plus subtil, car Werner von Ebrennac n’a rien de la caricature allemande dressée par Barrès. Il est musicien, intellectuel, courtois et profondément amoureux de la France. C’est précisément ce qui le rend dangereux, puisque le meilleur visage de l’occupant reste malgré tout celui de l’occupation. Colette Baudoche compte bien parmi les sources littéraires reconnues du récit de Vercors.
Face à lui, l’oncle et sa nièce opposent le silence, non comme une simple résistance passive, mais comme le dernier territoire de leur liberté. Ils ne peuvent empêcher l’officier d’habiter leur maison ni de leur parler, mais ils peuvent refuser de répondre à son désir d’entente. Sous ce calme apparent s’agitent pourtant le trouble, l’attirance, la honte et la tentation de reconnaître l’homme derrière l’uniforme. Le silence devient ainsi une parole à part entière, capable d’exprimer à la fois le refus, l’impuissance et l’inavouable.
Werner rêve d’un mariage entre la France et l’Allemagne, sur le modèle de La Belle et la Bête. Il ne souhaite pas seulement que l’Allemagne se convertisse à la culture française, mais que la littérature française et la musique allemande se fécondent mutuellement. La relation qu’il imagine doit cependant naître d’une conquête, ce qui condamne dès le départ son idéal. La Belle ne peut librement consentir à épouser la Bête lorsque celle ci occupe sa maison.
Son illusion s’effondre lorsqu’il comprend que ses dirigeants ne veulent ni admirer ni épouser la France, mais anéantir son esprit afin qu’elle ne puisse jamais se relever. La trahison ne vient donc pas seulement de quelques collègues pangermanistes. C’est tout le projet nazi qui révèle son véritable visage. Plus tragique encore, Werner découvre la vérité sans parvenir à se révolter. Il choisit de partir sur le front de l’Est et reste ainsi fidèle à son devoir militaire au moment même où il comprend la forfaiture de ceux qu’il sert. Sa lucidité arrive trop tard et ne débouche que sur une forme de suicide par obéissance.
Ce motif de l’idéaliste trahi par l’objet même de sa foi traverse une grande partie du recueil. Dans L’Imprimerie de Verdun, un ancien combattant voit s’effondrer sa confiance aveugle en Pétain avant de rejoindre la Résistance. Dans La Marche à l’étoile, un homme qui a consacré sa vie aux idéaux français de justice et de liberté finit abandonné par sa patrie d’élection. Dans L’Impuissance, c’est la foi dans l’art et sa capacité à élever l’homme qui vacille devant les massacres. À chaque fois, une représentation rassurante du monde entre brutalement en collision avec la réalité.
C’est ce qui rapproche le recueil des réalités secondes décrites par Doderer. Les personnages s’enferment dans une construction idéale du monde jusqu’au moment où celle ci se fissure au contact des faits. Ils se retrouvent alors démunis, nus, parfois détruits, mais certains parviennent encore à transformer leur désillusion en action.
Le Silence de la mer, L’Imprimerie de Verdun et La Marche à l’étoile restent les trois textes les plus marquants du recueil, trois histoires d’une confiance trahie et d’un idéal mis à mort. Le format de la nouvelle laisse parfois sur sa faim, mais la retenue de Vercors, son refus du pathos et sa manière de laisser l’horreur surgir derrière les silences donnent à l’ensemble une grande force morale.