Mon premier Simenon. Comme à la lecture d'un Jules Vallès, c'est une écriture dont il faut trouver le rythme, entre les digressions descriptives en plein dialogue, les transitions brusques entre une situation et une autre, une famille et une autre, un personnage et un autre, les interruptions nettes de dialogues et descriptions par des points de suspension. Mais, une fois le rythme trouvé, c'est un livre qu'il est difficile de lâcher. L'histoire d'une famille d'armateurs, des gens tous plus banals les uns que les autres, de la vie après la mort du chef de famille et de l'ambition sans limite de son remplaçant. Le point central de cette suite de péripéties, du moins du point de vue d'un homme du 21ème siècle, est l'engrenage patriarcal. Une famille qui tourne autour de son centre: Oscar Donadieu, le père. Tous et toutes prisonniers de son pouvoir, tous et toutes prisonniers d'une vie et d'ambitions qui ne sont pas les leurs mais celles d'une continuation familiale, de valeurs et de styles de vie hérités. C'est alors qu'après sa mort, le centre de l'engrenage maintenant stoppé, on assiste à l'émancipation des membres de la famille, ou presque. La mère qui enfin se sent libre et, au fil des pages, s'échappe petit à petit d'une vie qu'elle détestait mener, les enfants qui tracent leurs chemins, d'abord tous fidèles aux valeurs Donadieu puis libérés par le temps qui les pousse à décoller. Les personnages se dessinent, se révèlent, se rebellent: Michel, le grassouillet insatiable qui devient un porc libidineux qui n'aurait certainement pas survécu à Metoo et pour notre plus grand plaisir, sa femme Eva, qui subit les infidélités de son mari et finit par partir avec un amant et pour notre plus grand plaisir, et d'autres qui ne bougent pas ou peu: Frédéric Dargens, directeur d'un cinéma qui ne marche pas, plus connu pour ses charmes et proche et fidèle à Eva et la mère Donadieu. Certes subjective comme vision, puisque le centre de l'histoire n'est autre que l'ambition dévorante de Philippe Dargens, digne remplaçant de Donadieu le père, c'est ce sous-thème qui m'a marqué et qui m'a fait autant apprécié le livre, avec le style évidemment, encore plus au vu de l'année de parution. La, presque, libération de la femme à la mort de l'homme puissant.