Le Tunnel est la tentative d'un homme de justifier l'acte inqualifiable qu'il a commis, qu'il a honte d'avoir commis, mais qu'il devait commettre : son suicide. Maria, la femme dont il est pourtant question durant tout le roman, n'est qu'une image idéalisée de ce qu'il pense être l'amour, cet amour auquel il ne croit tellement pas qu'il remet constamment en question sa réalité, contre la plus élémentaire évidence, une réalité dont il doute perpétuellement, qu'il est obligé de violenter pour vainement s'assurer de son existence.
Le narrateur, Juan Pablo, a un déficit chronique de confiance : en la réalité, en Maria, en lui-même, en le reste de l'humanité. Il a un regard cynique sur tout ce qui l'entoure, et pense que Maria est capable de sauver sa vie grâce à l'amour. Mais il réalise que cet amour n'existe pas tel qu'il le fantasme, et il se persuade que c'est de sa faute, à elle. Pourtant, Maria ne dit jamais rien de très différent de ce qu'il dit lui, et lui-même en tombe amoureux parce qu'il dit qu'elle voit ses oeuvres comme lui-même les voit.
Maria n'existe donc pas, ce n'est que l'image du désir de Juan Pablo, et ce désir est un désir de mort. Elle se dérobe constamment à lui dans la deuxième partie du livre, comme si cette fenêtre ouverte hors de sa solitude se refermait lentement. Désillusionné sur la vie et sur sa vie, Juan Pablo trouve en Maria la force finale de mettre à exécution la seule issue qui lui permettrait d'atteindre à la création ultime : le suicide. Il tue Maria, sous couvert de jalousie, pour témoigner du fait que c'est sa propre existence qui se termine, la dernière fenêtre qu'il avait sur le monde des hommes (la fenêtre étant l'objet du tableau qui les a rapprochés au début), et il écrit depuis une prison, montrant son exclusion définitive de la société et de la réalité.