Le Vampyre de Polidori, donc, est le premier récit de vampires de la littérature occidentale, plus exactement le premier où le vampire « n’est […] plus un simple défunt revenu d’entre les morts » (p. 225 de la réédition Aux Forges de Vulcain, dont la postface est aussi brève que tout à fait recommandable). Mais malgré sa réputation d’œuvre ne devant son salut qu’à l’histoire littéraire, la nouvelle (une trentaine de pages) tient la route littérairement parlant.
Bien sûr, contrairement aux vampires, qui s’ils sont immortels ne sont pas sujets au vieillissement, elle n’est plus de toute première jeunesse. Tout imprégnée de roman gothique et de romantisme, elle met en scène Aubrey en jeune héros magnanime forcément intrépide mais naïf, Ianthe en jeune fille forcément pure victime innocente et lord Ruthven en figure du mal forcément très maléfique… Si certains éléments sont devenus des clichés – le vampire est forcément un aristocrate –, d’autres l’étaient déjà en 1819. (J’ignore dans quelle catégorie classer le pacte avec un représentant du mal. Je sais que le Faust de Goethe l’a remis au goût du jour, j’ignore son statut avant cela.)
Le récit n’exclut cependant pas une forme de recul toujours enrichissante. Je ne parle pas du recul qu’on peut avoir en lisant un classique deux cents ans après sa parution – ce serait trop facile –, mais du recul que l’auteur lui-même manifeste, par exemple en mettant en scène un héros qui « croyait que la vertu était partagée par tous, et pensait que le vice n’était qu’une simple addition de la Providence destinée à la rendre la scène plus pittoresque, comme le montrent les romans ; il pensait que la misère d’une chaumière ne résidait que dans l’utilisation de vêtements tout aussi chauds, mais convenant mieux à l’œil du peintre par leurs plis irréguliers et les couleurs variées des rapiéçages » (p. 9). Si ça n’est pas du tourisme social !
Il ne faudrait donc pas prendre tous les auteurs romantiques comme des jeunes écrivains avides d’aventures et incapables du moindre second degré – surtout ceux qui furent aussi médecins. Je pense qu’il y a de l’humour dans la fin du récit : « Aubrey devenait de plus en plus faible ; l’effusion de sang produisait les symptômes d’une mort imminente. Il souhaita qu’on appelât les tuteurs de sa sœur, et lorsque minuit sonna, il leur raconta posément ce que le lecteur a lu avec attention – et mourut immédiatement après » (p. 38).
À la suite du Vampyre de Polidori, les éditions des Forges de Vulcain proposent Lord Ruthwen ou les Vampires, roman de Cyprien Bérard préfacé par Nodier, à la fin duquel un avis précise que « c’est la vogue extraordinaire de ce roman [la nouvelle de Polidori, donc] qui a fait naître le projet de lui attacher la suite que nous publions aujourd’hui » (p. 217). C’est toujours bien de préciser.
Autant l’intérêt du Vampyre dépassait tout de même du cadre de l’histoire littéraire, autant Lord Ruthwen montre qu’il y a deux cents aussi, on faisait de la littérature commerciale – en l’occurrence de très piètre qualité. Stylistiquement, c’est l’écriture standard de la presse de l’époque, un peu comme si un roman d’aujourd’hui était écrit à la façon d’un article de la rubrique « psycho » d’un magazine féminin. (Ah merde, on me dit que ça existe…)
Pour le coup, le roman est gorgé de clichés, et de remplissages à la Dumas sans le talent de Dumas : « “Apprenez que c’est un vampire. / – Un vampire, dit Gia Hassan. / – Un vampire ! répéta, en se serrant près de son père, la craintive Phaloé. / – Oui, un vampire » (p. 187). Si encore ces longueurs débouchaient sur quelque chose de stimulant… Mais non : on apprendra que « l’honneur, vain mot, vrai fantôme, n’est que l’illusion d’un orgueil déguisé » (p. 66) et que « les grandes douleurs sont silencieuses » (p. 73).
Alors lire Lord Ruthwen fait mal.