Ce livre est une incroyable synthèse de dizaines de penseurs autour du thème de la colère. C’est un sujet délicat, tant ce sentiment est aujourd’hui mal vu, souvent considéré comme négatif ou irrationnel. Et c’est justement tout l’intérêt du livre : interroger cette méfiance moderne envers la colère et montrer qu’elle peut aussi être une force intellectuelle, politique et humaine.
Ce n’est pas un ouvrage superficiel ni une simple réflexion personnelle. L’autrice s’appuie sur une véritable démarche intellectuelle, nourrie par la lecture de nombreux philosophes et penseurs. On passe ainsi de Platon à Nietzsche, en passant par Montaigne, mais aussi par des figures plus contemporaines comme Foucault, Derrida, Deleuze ou encore Michel Clouscard, ainsi que Lordon. Elle évoque également Frantz Fanon, Simone Veil et bien d’autres encore. Honnêtement, il ne manquait presque que Marx pour compléter le tableau.
Ce qui frappe surtout, c’est la sincérité avec laquelle l’autrice s’adresse au lecteur. On sent très bien qu’elle pourrait écrire dans un langage universitaire beaucoup plus exigeant, voire impitoyable. Pourtant, elle ne prend jamais son lecteur de haut. Au contraire, elle fait un vrai effort de clarté et de pédagogie, ce qui rend l’ouvrage accessible sans jamais le rendre simpliste.
Au-delà du travail de synthèse, déjà très précieux, elle apporte aussi sa propre contribution. Elle explore par exemple la colère niée ou étouffée chez les femmes et les enfants, la colère militante, ou encore la colère artistique. Elle n’hésite pas non plus à comparer cette émotion au sacro-saint pardon comparaison qui, je dois l’avouer, m’a fait regarder ce dernier d’un œil un peu différent après la lecture.
L’autrice convoque donc de nombreux penseurs, et j’ai parfois eu l’impression qu’en lisant simplement les ouvrages qu’elle cite, on pourrait déjà se construire une solide culture politique et philosophique. Mais elle ne se contente pas de citer : elle discute, elle analyse, elle prend position.
Et justement, elle ne fuit aucun sujet difficile. Elle assume même des positions de plus en plus compliquées à défendre aujourd’hui, ce que j’ai personnellement beaucoup apprécié.
À mes yeux, elle incarne assez bien ce que j’aime dans certaines traditions intellectuelles de gauche : la clarté, l’humanisme, l’honnêteté intellectuelle et le sens de la lutte.
Bref, merci pour cet ouvrage. C’est un livre que je peux recommander aussi bien à quelqu’un qui découvre la philosophie et la philosophie politique qu’à des lecteurs plus aguerris les “try harders” comme moi. Chacun peut y trouver son compte. Et il y a même ce petit plaisir très particulier : celui du moment où l’on se dit en lisant une référence : “Ah, celui-là, il va falloir que je le lise.”