Récit poignant de la traversée des brumes d’un adolescent au bord du désespoir.

Publié en 1972, à paraître en septembre 2015 aux éditions Tusitala, avec une traduction de Charles Recoursé, ce premier roman authentique et poignant de l’écrivain américain Theodore Weesner (1935 – 2015), qui s’inspire de sa propre enfance, eut un grand succès dès sa parution outre-Atlantique.


Délaissé par une mère devenue une inconnue, élevé tant bien que mal par un père, ouvrier chez Chevrolet et alcoolique, Alex a déjà volé quatorze voitures à seize ans, non pour l’ivresse de la conduite, selon la mythologie automobile triomphante aux Etats-Unis à cette époque, qui apparaît de biais dans ce récit, mais pour tenter, sans savoir comment, d’échapper à l’ennui, d’affronter ses peurs, ou pour rêver qu’endosser une nouvelle peau est possible, tout en étant certain que la police l’attendra au bout de la route.


«Ce jour-là encore Alex Housman conduisait la Buick Riviera. La Buick, reflets cuivre, flancs blancs, était le modèle de l’année, une 59, pourtant les modèles 1960 étaient déjà sortis. La sellerie était noire, le pare-brise légèrement teinté couleur huile de moteur. La ventilation de la voiture dégageait une chaleur rassie et malodorante, mais Alex avait toujours froid. Il avait marché plusieurs blocs dans la neige et la boue, sans chapeau, sans gants et sans bottes, jusqu'à l’endroit où il avait laissé la voiture le soir précédent. Le volant était gelé entre ses mains, et il se sentait gelé en dedans, jusque dans ses veines et dans ses os. Alex avait seize ans ; la Buick était sa quatorzième voiture.»


Lorsque cet adolescent introverti et rongé par ses peurs frissonne en volant des voitures, c’est de froid et d’ennui, englué dans ses atermoiements intérieurs, dans des problèmes incompréhensibles, bien qu’ils soient les siens, et dont l’immensité apparente le submerge.


Les brumes de ces angoisses confuses se dissipent par moments, lorsqu’Alex se remémore ou fantasme ses souvenirs d’enfance, laissant entrevoir l’abandon par une mère trop jeune et les promesses déçues d’un père toujours au bord du gouffre, puis ensuite lorsqu’il découvre les livres - échappatoire à une réalité difficilement supportable, et contrepoint à ses difficultés à trouver les mots justes pour exprimer ses pensées et ses émotions.


«Pendant un moment, malgré ses efforts, il ne parvint plus à se rappeler ni à comprendre pourquoi il était arrivé là. Qu’avait-il fait ? Pourquoi était-il enfermé ? Il se sentit coupable, et son enfance continua à flamboyer dans sa tête, comme pour lui donner une réponse, mais il peinait à la distinguer. Une idée le saisit – de ces années, ces années de sa vie, il n’avait rien gardé. Il avait l’impression de n’être plus personne. Il n’était plus celui qu’il avait été, et il n’était pas devenu un autre.»


Oscillations de l’espoir et du désespoir, de la lucidité et du désarroi, le charme authentique de ce roman très classique de Theodore Weesner tient beaucoup à cette intrication de l’intelligence suraigüe et de la confusion d’Alex, à la résurgence progressive de ses souvenirs, en particulier celui, terrible, de la séparation d’avec son frère Howard, et enfin à la relation avec son père et aux tentatives maladroites de celui-ci pour l’aider, toutes promesses déçues et noyées dans le bourbon, et finalement à la découverte, quasiment magique, de la lecture en maison de correction.


«Il y avait d’un côté de la fierté – il lisait un livre – et de l’autre la valeur que le livre avait prise. Il se sentait détendu, en sécurité, il avait envie de conserver le livre entre ses mains, en vertu de ce qu’il offrait. Il ne voulait pas tourner les pages, car alors elles passeraient et disparaîtraient ; cependant il ne désirait rien d’autre que tourner les pages.»


Retrouvez cette note de lecture sur mon blog ici :
https://charybde2.wordpress.com/2015/08/22/note-de-lecture-le-voleur-de-voitures-theodore-weesner/

MarianneL
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le 22 août 2015

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