Je regrette que personne ne comprenne ce chef-d'œuvre ou alors le sous-estime : selon moi c'est le meilleur livre de George Sand et l'un des plus beaux romans français.
ATTENTION SPOILERS !
« Qui es-tu ? Et pourquoi ton amour fait-il tant de mal ? » Magnifique incipit ! Au cœur du roman se trouvent ces questions déchirantes : Pourquoi l'amour, qui devrait rendre heureux, fait-il si souvent souffrir ? Quand on s'aime vraiment, trouve-t-on toujours une solution ? Que faire quand on aime profondément mais que son propre corps, ou plutôt ce qu'on lui a fait, rend l'amour impossible ? Vous avez 4h.
Lélia n'est pas un joli roman romantique, c'est une bombe philosophique et psychologique déguisée en histoire d'amour. Le discours, en prose magnifique, y est prépondérant, puisque Lélia est construit sur la confrontation d'idées entre 5 personnages.
Ce n'est pas le banal coup de foudre débile d'un conte de fées. Sand narre la rencontre réaliste de deux êtres différents :
Lélia est décrite comme belle, mais froide et insensible. Sténio est intrigué par elle, et elle est intriguée par ses talents de poète, son optimisme. Il constate que sa froide réflexion ne peut pas lui ôter sa bienveillance, « vous déjà si triste, si découragée, vous qu'il ne faudrait entretenir que d'espoir et de douces promesses. ». Ils débattent sur l'humanité, et Sténio arrive peu à peu à gagner sa confiance en étant lui-même. Finalement, après des doutes , « doute de Dieu, doute des hommes, doute de toi-même si tu veux, dit Sténio, mais ne doute pas de l'amour, ne doute pas de ton cœur, Lélia », elle tombe amoureuse de lui précisément parce qu'il se montre vulnérable, sensible, doux, et exprime ses insécurités. Alors que le stoïcisme de Trenmor lui inspire de l'estime mais pas de l'amour, bien qu'elle admire les hommes qui répriment leurs passions dans l'intérêt de leurs semblables.
Leurs définitions de l'amour sont différentes. Lélia ne jure que par l'amour pur, désintéressé, qui ne se consomme pas (agapé). Elle est capable de quelques gestes affectueux, mais dès que cela devient charnel, elle recule. Pour elle, l'éros corrompt tout. Sténio a besoin de passer par le corps. Alors quand Lélia dit à Sténio « contentez-vous de ma tendresse épurée, de mes platoniques embrasements, acceptez ce contrat d'amour et de chasteté », Sténio entend je te repousse. Absolutiste lui aussi, il refuse et rejette la vision de lélia sur l'amour. De là, elle croit qu'il ne veut que son corps; et lui croit qu'elle est volontairement cruelle.
Si la raison de l'échec n'était que le fruit d'un caprice cruel ou d'un orgueil : ce serait pathétique. Mais non, Lélia est sans conteste une tragédie! Ils s'aiment, mais se ratent encore et encore.
La radicalité de l'un et de l'autre, qui paraît être un choix intellectuel, trouve en réalité sa source dans une condition physique qu'ils n'ont pas choisie.
Sténio l'avoue lui-même : « Pour vous, l'âme peut vivre sans l'aide des sens. C'est que vous êtes une nature éthérée et sublime. Moi je suis un vil mortel, une misérable brute. Je ne puis rester près d'une femme aimée, toucher sa main, respirer son haleine, recevoir au front ses baisers, sans que ma poitrine se gonfle, sans que ma vue se trouble, sans que mon esprit s'égare et succombe. »
En réalité, Lélia a la « religion, enthousiasme, stoïcisme, pitié, persévérance, douleur, charité, pardon, candeur, audace, mépris de la vie, intelligence, activité, patience, tout ! » sauf l'accès au plaisir sexuel sans terreur ou dégoût. Elle est prisonnière d'un traumatisme sexuel causé par un homme brutal. Le sexe était impossible pour elle (peut-être était-elle atteinte de vaginisme ou d'un autre trouble physique lié au trauma). Or, elle aimait tellement Sténio qu'elle ne pouvait se résoudre à simuler l'orgasme, le plaisir, car tout cela n'aurait eu aucun sens, et eût été le trahir, lui et leur amour.
Quand enfin Sténio jure qu'il n'a pas besoin de plaisir, qu'il vivra vierge si elle le repousse, Lélia le croit. Sans crainte, elle l'embrasse. Et là, le corps de Sténio le trahit : son corps ne peut pas tenir la promesse sincère que l'âme avait faite.
Tout est-il la faute de Lélia ?
On peut se dire que "si elle savait qu'elle ne pouvait pas, elle n'avait qu'à renoncer à aimer". Mais Sand est très forte en nous prouvant que la solution ne pouvait pas être juste "reste célibataire et tu ne feras de mal à personne" puisqu'il suffit d'exister près d'elle pour que le drame arrive, comme le prouve Magnus. La solution est impitoyable : il aurait fallu que Lélia vive en total recluse : personne d'autre qu'elle-même n'aurait souffert, mais cela équivaut à se suicider.
Les traumatisés sont-ils condamnés à vivre malheureux et à créer du malheur autour d'eux ?
« Sténio, je t'aimais plus que tu ne pouvais le comprendre et le partager : je me sentais indigne de toi et je ne voulais pas souiller la sainteté de ton âme. » Lélia espère être comprise après la mort (« Mais j'ai la ferme confiance que Dieu nous réunira dans l'éternité. Il te montrera, Sténio, dans sa nudité saignante, mon cœur à qui tu imputais le dédain et la dureté. Tu sauras pourquoi j'allais seule et sans jamais demander secours. ») parce que de son vivant, elle sait que ce n'est pas possible, d'autant plus dans un monde qui ne reconnaissait pas le traumatisme, et encore moins celui des femmes.
Même sa sœur ne l'a pas comprise : « Voilà ce que c'est de vouloir s'isoler des joies vulgaires et se faire une destinée de choix et d'exception : vous vous sentiez trop noble pour partager également le bonheur avec une autre créature. » Car pour Pulchérie, « aimer c'est vivre à deux ». C'est pourquoi tout le roman, Lélia explique que pour elle la solitude est partout. Le traumatisme sexuel, par sa nature même, isole : il fait de la victime un être à part, incapable de rejoindre les autres là où ils vivent, là où ils s'aiment. C'est le cas de Lélia.
Pouvaient-ils être heureux en couple malgré tout ?
C'est au lecteur de choisir : entre le pessimisme lucide de Lélia, qui ne voulait pas garder Sténio otage d'une vie sans sexe, et l'optimisme radical de Sténio, qui croit que deux personnes qui s'aiment sincèrement peuvent inventer leur propre façon d'aimer.
Je penche pour l'optimisme, meme si je comprends aussi Lélia.
Je pense que Lélia s'est trompée en pensant qu'une fois l'amour consommé, Sténio se serait lassé d'elle et n'aurait ressenti pour elle que du dégoût. Et qu'elle s'est aussi trompée en pensant que Sténio, malgré ses déclarations, et juste parce qu'il est un homme qui n'a pas souffert comme elle, ne serait jamais capable de la comprendre et de respecter ses limites. En effet, la fin nous prouve que Sténio n'était pas si éloigné de Lélia que ça : lui aussi aime avant tout une âme, et il n'a aimé que celle de Lélia. Si Sténio avait réussi à l'oublier, à vivre normalement, à être heureux avec d'autres femmes et toutes les orgies : alors cela aurait été la preuve que Lélia avait raison depuis le départ.
Et c'est ainsi, notamment parce qu'on a la preuve que tout était sincère et vraie, que ce que dit Sténio à Lélia est la plus belle déclaration d'amour qui soit : « Ton cœur a été sillonné de profondes blessures … je vous le demande à genoux, j'en suis sûr d'avance, vous voudrez tous mes désirs et mes désirs ne franchiront jamais les limites augustes de votre volonté ... »
Bref, Lélia est roman d'amour moderne et qu'il faut lire absolument : combien de Lélia, de Sténio, de Magnus, de Pulchérie croisons-nous tous les jours sans le savoir, dans la vraie vie ?