Dans son dernier livre, "Les bords de la fiction", Jacques Rancière décortique quelques grandes oeuvres de la littérature pour nous aider à les lire. Et c'est bien souvent éblouissant d'intelligence de relire en quelques pages, sous son regard, La Chartreuse, Madame Bovary, La Recherche, Les Cahiers, Le Capital, Le Double assassinat, Au coeur des ténèbres, La promenade au phare, Les anneaux de Saturne, Lumière d'août ou Premières histoires... Il nous fait entrevoir une logique qui parcourerait l'évolution de la littérature, un sens caché, allant de la description du réel, à la vérité du sensible, de faire se rejoindre le réel et l'imagination, des péripéties construites en histoires au choses désoeuvrées de la vie ordinaire, un passage des personnages aux événements jusqu'à leur absence même (ce moment entre le rien et le tout)... La littérature consiste à recouvrir la réalité par ce qu'en produit le cerveau humain, à un voyage entre les formes de la réalité, aux bords des mondes, dans l'entremêlement du temps. "l'oubli seul est la condition du souvenir, l'absence d'amour est le lieu où se déploient les histoires d'amour ; et la vraie vie est ce qui n'existe qu'en marge de la vie (...)"
La fiction est plus rationnelle que la réalité explique-t-il : "Ce qui distingue la fiction de l'expérience ordinaire, ce n'est pas un défaut de réalité mais un surcroît de rationalité". De la fiction aux théories du social, nous ne cessons de chercher à développer, de rechercher, l'enchaînement des causes. Nous sommes des machines irrationnelles qui produisent de la rationalité, partout, tout le temps, à tout moment. Jusque dans la plus pure poésie, nous n'échappons pas à notre condition.