Les Diables
6.8
Les Diables

livre de Joe Abercrombie (2025)

Beaucoup de choses dans ce roman et beaucoup de choses à dire aussi. Alors on va y aller directement : j’ai beaucoup de reproches à faire mais j’ai clairement adoré ma lecture. Il manquait vraiment pas grand-chose pour en faire un vrai coup de cœur. Déjà vous n’avez rien compris au résumé ? C’est normal. Et c’est un point important de mon bilan. L’univers est hautement complexe. Il y a une volonté de s’inscrire dans un univers proches du nôtre (la géographie et la même, on parle de croisades, de schisme entre église d’occident et d’orient…) mais avec des modifications plus que majeure, outre la présence du surnaturel (Troie est la capitale de l’Orient et Carthage celle de l’Occident, la roue remplace le crucifix, l’église d’occident est dirigée par des femmes…). C’est un univers très dense, très complexe, et qui n’est que très peu introduit. On comprend cet univers au fur et à mesure et, disons le clairement, on a l’impression d’être perdu pendant la grande majorité du temps. Cet égarement n’est pas aidé par le scénario. Si celui-ci se met en place assez vite, il prend beaucoup de temps pour décoller. Le résultat est assez terrible, mais il m’a fallu environ deux cents pages pour être pris dans l’histoire, et dans les personnages. C’est très long et on en vient à se demander si ça va réellement quelque part. Fort heureusement oui. Une fois que tout décolle on est pris dans l’aventure et elle nous tient, non sans mal, jusqu’au bout. Bon je ne vais pas faire comme si tout était parfait. Déjà il y a une forte répétitivité des évènements. A de multiples reprises on a l’impression de revoir des scènes précédentes, ou de revivre des évolutions de personnages. Ça entraîne par moment une impression de stagnation, fort heureusement compensée par la diversité des environnements. Joe Abercombie a un talent pour créer des passages visuellement marquants, et le sentiment de voyage, comme d’épique, est parfaitement retranscrit. Le roman enchaîne les scènes fortes et plaisantes, et peu importe s’il y a une certaine redondance dans les enjeux. Toutefois, l’action est loin d’être le fort de l’auteur. Les scènes de combats semblent le plus souvent très mécaniques. On ressent beaucoup trop les ficelles scénaristiques, au point que les enjeux s’effondrent. Dès le début on sait qui va gagner et le comment n’hésite pas à reposer sur des Deus Ex Machina à base de pouvoirs à la puissance adaptée aux besoins scénaristiques. Ce qui sauve ses passages, c’est le talent de Joe Abercombie pour décrire le sentiment de chaos inhérent à un affrontement, associé à son goût pour l’épique (quitte à tomber dans l’excessif) et les effets pyrotechniques grandiloquents. Toutefois, si on associe ce côté toujours plus, des déroulés assujettis aux enjeux scénaristiques et le sentiment de répétitivité on a au final plus l’impression de voir un scénario de jeu vidéo qu’un véritable roman. Si ça pénalise un peu l'investissement de lecture, ça a toutefois le point positif d’offrir une histoire en constante évolution, sans baisse de rythme et avec un dernier actes au rythme soutenu, les retournements de situations s'enchaînant apparemment sans fin pour un final en apothéose, sans jamais que l’auteur ne semble en perdre le contrôle. Cette fin assez sombre nous offre aussi un brutal rappel des enjeux, après un déroulé qui nous a donné le sentiments de personnages invulnérables (parfois très littéralement) et un ton devenu très léger. Je termine cette première partie en parlant des dialogues, particulièrement savoureux, et qui retranscrivent parfaitement le cynisme, l’humour mais aussi le drame de l’univers tout en caractérisant à merveilles les personnages. Là encore il y a un revers de la médaille, ces dialogues souffrant eux aussi d’une certaine répétitivité, et gonflant artificiellement la durée d’un roman déjà très long. Tous ne sont pas nécessaires, et heureusement qu’ils sont aussi sympathiques à lire, sinon ils auraient vraiment pénaliser le roman.

Mais si les dialogues sont aussi bons c’est en grande partie grâce aux personnages. Alors ne nous le cachons pas : il y a un très fort usage des archétypes (voir des clichés). Qu’il s’agisse des personnages eux-même, de leurs évolutions ou de leurs relations, vous aurez l’impression d’avoir tout déjà vu avant. Joe Abercombie a notamment un goût prononcé pour les personnages qui se détestent et finissent par s’apprécier et se respecter (de différentes façons). Ceci dit, il connaît ses archétypes, en a conscience et sait comment les utiliser efficacement. Je dis souvent que je préfère un cliché bien utilisé qu’une originalité mal maîtrisée. On est très clairement dans le premier cas et j’apprécie grandement. D’autant que vu la complexité de l’univers et le rythme de l’intrigue, les stéréotypes permettent de poser rapidement des personnages et d’éviter de nous surcharger encore plus. Et comme les archétypes ne suffisent pas en eux-même, l’auteur fait tout son possible pour offrir à ses personnages le charisme nécessaire. Et ça marche très très largement. La galerie qui nous est proposée est plus que plaisante, et j’aime profondément ce genre d’équipe de personnages hauts en couleurs et charismatiques. Le défaut de cette galerie c’est sans contexte le personnage principal. Alex est assez transparente, semble subir plus qu’elle ne provoque et sa manière de se dévaloriser tout le temps fait plus pénible qu’attachant et même le retournement final la concernant manque d’impact. A côté de sa son équipe de vampires, loup-garous, guerrier-maudit et nécromanciens, elle paraît bien fade et on peine à vraiment s’intéresser à elle. Concernant son équipe justement, le nombre de personnages aurait pu être un défaut, mais Joe Abercombie met parfaitement à profit la taille de son roman pour les mettre en valeur chacun à leur manière. Je commence par frère Diaz, probablement le personnage dont l’évolution m’a le plus intéressée, et qui remplit bien son rôle d’être le questionnement moral du roman. La critique de la religion, de sa violence et de ses hypocrisies est un très grand classique, et il aurait été facile d’en faire quelque chose d’assez inintéressant. Grâce au frère Diaz, qui connaît une inévitable crise de foi, Joe Abercombie permet un questionnement tout en nuance et en subtilité, qui n’hésite pas à être assez frontal sans sombrer dans la caricature. Difficile d’en parler sans évoquer sa relation avec Vigga, prévisible mais touchante, qui étoffe à égalité les deux personnages. Puisqu'on parle d’elle, Vigga est probablement mon personnage préférée du roman, tant dans ses excès que dans ses drames. Sa malédiction est parfaitement retranscrite, notamment dans son impact sur sa psychologie. Un vrai personnage imprévisible, qui suscite de l'effroi et du dégoût mais aussi de l’humanité et de l’empathie. Gros coup de cœur aussi pour Rikard, juste pour ses manières et son caractère. Oui il m’en faut parfois très peu. J’aime aussi beaucoup son gimmick des boulettes (lisez vous comprendrez) qui impose rapidement le pouvoir du personnage. Il forme un assez bon binôme d’expérience avec Jakob, les deux faisant un peu office de papas du groupe (si vous avez encore un doute sur la nature de la dynamique se formant). Jakob apporte son expérience mais aussi son passé chargé et ses propres remords. Sans être le plus émotionnellement fort des personnages, la dureté de son histoire et la nature de son drame fonctionnent de façon peut être moins frontale mais non moins efficace que les autres. On va terminer avec les personnages qui m’ont un peu moins convaincu. Déjà Sunny. Pour elle le problème est sans doute qu’elle est finalement assez simple. Alors ce n’est pas un mal au vu du reste de l’équipe, ça fait du bien d’avoir un personnage un peu moins lourd. Et encore elle a son background, pas spécialement moins dramatique que les autres. Le résultat est qu’elle paraît un peu… transparente par rapport aux autres. J’ai un peu le même problème avec Baptiste. Beaucoup plus divertissante et agréable à suivre, avec sa répartie et son côté blasée qui a déjà tout vu. Je trouve simplement qu’elle manque d’épaisseur, semblant réduite à son gimmick et à sa relation avec Balthazar. Point d’autant plus gênant que Balthazar est vraiment le membre du groupe avec lequel j’ai eu le plus de mal. Le problème est tout simple, je trouve qu’il n’existe quasiment pas en dehors de son égo. Hors la grande force de ce groupe est la sympathie qu’on éprouve pour ses personnages, malgré tous les défauts qu’on peut y trouver, et les liens qui se tissent entre eux. Or Balthazar n’a pas réussi à fonctionner sur ses deux aspects avec moi. Bon je ne ferai pas non plus comme si je ne ressentais pas de l’empathie pour lui à la fin, mais ça arrive un peu tard. Enfin je conclurai sur une note plus mesuré, c’est que la dynamique fait par moment un peu forcé. Les archétypes y sont pour beaucoup, mais narrativement il y a aussi quelques éléments discutables. Je pense notamment à la scène où les personnages sont séparés en groupe de 2, et qu’évidemment les groupes ainsi formé sont ceux

Enfin je conclurai sur le style de Joe Abercombie. J’ai déjà évoqué son talent pour les ambiances et les dialogues, mais je voudrais parler du ton général. Le roman oscille beaucoup entre légèreté et gravité, sans jamais s’arrêter d’un côté ni de l’autre. Ça fonctionne très bien, mettant notamment les évènements les plus dramatiques en valeur par l’effet du choc, tout en nous offrant des bouffées d’oxygène qui permettent de respirer dans ce qui aurait été sans ça un univers particulièrement sombre et lourd. Je suis plus septique sur le ton très moderne de la narration. Certes ça va avec le ton semi-léger dont je parlais, mais ça réduit le sentiment d’enjeux et d’importance des événements. Sans devenir guindé, un peu plus de noblesse dans le ton aurait probablement aidé à faire ressentir les enjeux et l’aspect épique du roman.

Finalement, il manquait assez peu de choses. Une héroïne plus intéressante, un scénario moins répétitif, un univers mieux introduit et une narration avec un peu plus de neutralité auraient suffi à me faire donner un coup de cœur au roman. Mais là en l’état ça reste une excellente lecture, un excellent moment passé et j’ajouterai aux défauts la frustration de ne pas avoir de suite immédiatement. C’est dire.


Quentin_Tournon
8
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le 7 avr. 2026

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