Les Disparus
7.5
Les Disparus

livre de André Dhôtel (1976)

Un roman assez déroutant que Les Disparus, qui ressemble un peu à ces morceaux de musique dans lesquels les graves jouent la mélodie et les aigus l’accompagnement. Ici, les éléments de l’intrigue se fondent dans les descriptions, l’ambiance naît des dialogues et les relations entre personnages sont souvent suscitées par leurs actions.

La figure centrale, comme Langlois est celle d’Un roi sans divertissement ou Siméon celui des Saisons, s’appelle Maximin. Comme eux, le personnage ne sait pas trop ce qu’il fait là, à la différence que c’est un autochtone : « Il se rendit compte qu’il était entré dans le mécanisme habituel qui mène à des situations, et il en fut satisfait » (p. 47 de la réédition Phébus). Assez mal dégrossi au début du roman, il subira une initiation qu’il aura tendance à prendre à la légère, peut-être parce qu’il se croit à l’abri de petites gens aux préoccupations pas assez abstraites pour lui, et qui ne le laissera finalement guère moins niais qu’au début…

En un sens, c’est cette initiation qui constitue le fil rouge du roman. Quant à sa fascination mêlée de timidité pour les femmes, et toutes les tergiversations auxquelles ses relations avec elles donneront lieu, elles le placent lui aussi dans la catégorie des héros hésitants. À cet égard, la vraie fausse déclaration du chapitre VI (« À ce discours on pouvait tout comprendre ou rien du tout » etc., p. 122) est un modèle. (Si l’on veut pousser le parallèle jusqu’au bout : Siméon avait son journal, Maximin a ses monologues, dont le plus remarquable, page 246, n’est pas sans évoquer le propos d’un Vialatte, sinon son style.)

Mais, à l’image des chefs-d’œuvre de Jean Giono et de Maurice Pons, le personnage central est peut-être plutôt cette campagne mi-réelle, mi-imaginaire, entre Nord de la France et Ardennes : Lille et Reims dans le lointain, les bourgades de Someperce et de Tourteur et la campagne environnante vues au microscope.

Ce personnage-là a un corps : les plaines, les chemins, mais aussi le ciel où joue la lumière, et cette forêt au centre de laquelle une clairière fait office de labyrinthe. Il a aussi une âme : une strate de légendes, de rumeurs – qui ne sont peut-être qu’une version désenchantée des légendes – de souvenirs et surtout de silences. Car ce roman est avant tout une exploration des multiples sens du silence : « – Dans ce pays… commença Osmond. / – Tout le monde est prêt à vous soutenir, dit Maximin. / – À condition qu’il n’y ait pas de paroles, dit Deroisse. / – De quoi parlerait-on ? s’écria Maximin. / – Allons, dit Osmond. » (p. 160) : des propos comme ceux-ci ne sont ni le seul, ni le plus court, ni le plus ambigu, ni le plus riche des passages consacrés au silence dans Les Disparus.


Du reste, il faut peut-être inclure le décor parmi l’arbre généalogique particulièrement touffu que le lecteur en quête de compréhension est bien obligé de dresser quelque part à mesure de sa lecture. Comme dans les récits mythologiques : « Puis on ne parla plus de rien. À Someperce on semblait revenu soudain dans un temps qui était aussi bien celui des jours présents que des temps anciens » (p. 245). Le roman emprunte en effet quelque chose aux mythes archaïques, qu’ils soient païens – la forêt / labyrinthe –, judéo-chrétiens – la femme tentatrice –, ou un peu des deux – le bouc émissaire. C’est si net que même les personnages s’en rendent compte : « Fichez-moi la paix avec vos légendes, dit Deroisse. La forêt, la clairière… Quoi encore ? Des fantômes peut-être » (p. 225).

On doit pouvoir lire Les Disparus comme un étrange polar, une de ces enquêtes policières sans dépôt de plainte, où aucun suspect n’avouerait ni ne nierait ouvertement.

Dit comme cela, on pourrait encore croire à un récit d’ambiance, dans lequel il ne se passerait rien. C’est le cas dans la première moitié du roman, qui sème les graines de la suite, qui rempote une vieille plante moribonde, qui bouture des éléments du passé (houlà…). Toute cette végétation se met à pousser dans les cent dernières pages.

Et du début à la fin, des petits bijoux stylistiques et sonores, des merveilles de points de vue fluctuants, des phrases dont la fin prend le début à contrepied. Là, on est presque chez Vialatte. « Ce fut alors que se produisit un drôle d’incident vraiment exceptionnel ou insolite et parfaitement en dehors de toute question, quoiqu’il entrât dans la catégorie des événements qu’on juge normaux » (p. 252).

Alcofribas
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le 4 févr. 2026

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