Un diamant brut qui aurait gagné à être davantage poli

Lorsque ma prof de français me parlait de littérature russe au lycée, elle n'arrêtait pas de dire que cette lecture demandait une préparation, un bagage conséquent, et qu'en l'état, notre bagage littéraire était trop pauvre pour qu'on puisse en tirer quelque chose d'utile, d'intéressant, ou même de simplement divertissant. Ce livre étant mon premier ouvrage de cette fameuse littérature russe, je dois avouer que j'étais curieux de tester par moi-même ce courant littéraire que ma prof a rendu mythique à mes yeux 10 ans plus tôt. Au sortir de ma lecture, je dois admettre qu'elle avait raison. Les Frères Karamazov est un chef d'oeuvre littéraire puissant, inspirant et passionnant... mais qui a les défauts de ses qualités, et surtout, qui tire sa richesse d'une connexion avec une réflexion déjà bien formée et claire sur les thèmes abordés.


Dans ce livre, Dostoïevski se concentre sur l'histoire de la famille Karamazov, comportant le patriarche, Fédor, un hédoniste immoral et obséquieux, et ses trois fils: Dmitri, l'aîné au caractère sanguin se sentant sali par cette parenté et essayant tant bien que mal d'être meilleur que son père, mais ayant un mal terrible à joindre la parole aux actes. Ivan, le deuxième de la fratrie, dont la réflexion est plus dure à cerner, et qui donne l'impression de ne pas se connaître lui-même. Et enfin Alexis, le héros principal du récit, le personnage pour lequel Dostoïevski a écrit ce roman, et pour lequel il avait prévu une suite (qui n'a malheureusement pas vu le jour).


Au travers de la vie de ces personnages, l'auteur introduit de très nombreux thèmes, qui traversent tout l'ouvrage et forment de véritables thèses auxquelles se confronter intellectuellement, une sorte de nourriture pour la réflexion du lecteur, presque un traité de philosophie par moments. L'on peut voir des thèmes proches du naturalisme, comme la question de l'hérédité du caractère et de l'influence exercée par le milieu social sur les individus, mais le livre plonge aussi dans la théologie, car Alexis songe à devenir moine, et ce passage de sa vie devient l'occasion de multiples débats et descriptions poussées et ô combien intéressantes. A côté de cela vient la question de l'amour et de ce qu'il nous fait faire, puis une intrigue policière commence à se nouer, en même temps qu'Alexis se lie d'amitié avec un petit garçon orgueilleux et refusant de voir le nom de son père bafoué... bref, le livre va dans tous les sens, et ce que je trouve très impressionnant, c'est que le tout reste relativement sensé et intéressant... sauf lors de deux points très précis, que j'explique en spoiler:


Le premier moment où j'ai trouvé que le livre perdait en intérêt à force de vouloir s'étendre partout, c'est lorsque Dostoïevski profite d'un momentoù le starets Zossima, qu'Alexis respecte jusqu'à la vénération, va à la rencontre de paysans russes pour leur prêcher des paroles banales et sans aucun intérêt pour l'intrigue du livre dans son ensemble. Je comprends que ce passage sert à nous montrer la façon dont ce personnage important s'adresse à ses ouailles, mais justement: comme dans le reste du livre, l'auteur en profite pour aller plus loin et développer de véritables thèses théologiques, censées donner matière à réflexion et enrichir le récit. Sauf que dans ce cas précis, les thèses impliquent des sujets plutôt banals (comme la nécessité de continuer à croire en Dieu malgré le malheur, pour une femme qui a perdu son fils), et je trouve que le livre ne s'illustre aucunement à ce moment-là. Surtout qu'en même temps que ces paroles ont lieu, le lecteur attend la survenue d'autres événements bien plus intéressants.

Le deuxième moment de faiblesse du livre est lorsque Dmitri se perd dans les explications liées à la provenance de ses 1500 Roubles, alors même que tout le monde l'a entendu parler de 3000 Roubles. Non seulement je trouve cette idée particulièrement stupide (pourquoi est-ce que Dmitri aurait parlé de 3000 roubles à tout le monde s'il n'avait pas dépensé cette somme? pourquoi est-ce qu'il a fallu que cette somme coincide parfaitement avec la somme préparée par Fédor? Pourquoi est-ce qu'on ne trouve aucune trace matérielle permettant de prouver les dires de Dmitri, que ce soit d'un point de vue comptable ou même vis-à-vis du supposé chiffon qu'il avait utilisé pour cacher cet argent?), mais en plus, Dmitri prend une quinzaine de pages à nous expliquer la façon dont cette division de l'argent de Catherine lui permet de se sauver la face moralement, et de ne pas être un odieux voleur, expliquant sa réticence à utiliser cet argent depuis tout ce temps. Là encore, je trouve que la réflexion du perosnnage ne tient pas trop la route (mais au moins, elle a le mérite d'être intéressante philosophiquement pour le lecteur), mais surtout, elle arrive complètement à rebours du rythme du récit jusque-là. J'étais surtout concentré sur l'enquête policière en elle-même, sur le meurtre de Fédor, sur la possibilité ou non d'y avoir d'autres suspects. La considération morale de Dmitri m'a semblé hors-sujet à ce moment-là. Elle aurait été beaucoup plus intéressante au parloir, par exemple.

Au demeurant, le fait qu'il n'y ait que deux hors-sujets dans un livre d'un millier de pages construit autour d'une envie d'aller dans tous les sens est absolument impressionnant à mes yeux. Le livre est d'une richesse inestimable, et les sujets abordés sont traités avec une profondeur telle qu'il est difficile de pleinement saisir l'ampleur des thèses amenées par le personnage sans avoir déjà été confronté à ces sujets par d'autres biais. En tant que grand fan de Zola, j'ai pu apprécier les thèses naturalistes poussées à l'extrême tout au long du livre: la question de la fatalité de l'hérédité, de ce qu'implique une parenté avec un être aussi odieux que Fédor, l'ambivalence de cette hérédité illustrée par les personnalités très différentes des trois frères... mais qui, pourtant et de leur propre aveu, ne sont pas si différents que ça. De même, j'ai adoré les divers moments traitant de théologie dans le livre, lorsqu'on retrace la vie du starts Zossima par exemple, ou lorsqu'Ivan parle de son poème sur Jésus à Aliocha. A l'inverse, les réflexions sur la Russie me passaient complètement au-dessus, n'ayant aucun réel avis sur les questions ayant trait à la nation russe.



Malgré mes angles morts et certains défauts de l'ouvrage, les Frères Karamazov reste un des textes les plus riches que j'aie jamais lus, tout en ayant le mérite d'être particulièrement divertissant, plaisant et rapide à lire. Le nombre de pages peut paraître intimidant au premier abord, mais ce livre se lit bien pus vite que le nombre laisse penser.



Pere_Patrick
8
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le 16 oct. 2025

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Pere_Patrick

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