Comment rebondir après la biographie d’un Dieu vivant, omniscient et omnipotent ?


Léto II n’est plus, l’ombre de sa grandeur ne se perçoit que par une explosion démographique et surtout par la persistance de sociétés secrètes permettant à l’auteur de continuer son histoire.

C'est ainsi que ce cinquième tome suivra les Bene Gesserit, Tleilax ainsi que les Matriarches; et c'est malheureusement le principal problème. Faute d'un "toujours plus", c'est la complexité inaccessible de l'univers qui va en pâtir en se dévoilant au lecteur.


Il est révolu le temps des mystères, la sensation d'un désert infini de longueur comme de profondeur s'est estompé. Herbert va nous dévoiler des rouages, bien trop de rouages qu'il aurait mieux fait de garder secret. Les Bene s'expliquent, se justifient, se caricaturent, leurs intentions se simplifient, se recoupent pour faire avancer l'intrigue mais perdent en aura.


  • Les Tleilaxus sont désormais une simple guilde d'Hashashiyyin prosélytes et de mimes, munis d'une licence en Sciences de la Vie, des personnages ni profonds ni très malins, une secte, mû par un jihad planifié mais jamais appliqué, qui va perdre tous ses secrets dans ce tome.
  • Les Révérendes Mères ne gagnent pas tant à la comparaison. Elles qui furent la force cachée de la galaxie, société tentaculaire et opaque ayant d'habitude toujours un coup d'avance, ne ressemblent plus ici qu'à une université de vieilles filles sans ambition particulière. Des oratrices hors-pair, maîtres en kung-fu et quinze fois doctorantes mais éloignées des affaires du monde, voire même dépassées par ce dernier quand on voit leur rapport aux Matriarches, seulement encore dignes d'intérêt grâce à leur don de la Mémoire Seconde.

On en vient à se demander comment des sociétés aussi instables et simples peuvent avoir vécu 10 000 ans. L'univers perd en cohérence.


C'est là qu'Herbert amène les Honorées Matriarches, qui elles aussi perdent tous leurs mystères. De ce groupuscule gargantuesque qui fait pétiller les yeux, on est d'abord frappé par le manichéisme qui les définit et qui ne cessera d'augmenter au fil du récit, atteignant son apogée en en dressant un portrait pathétique, triste et scabreux, des antéchrists sur patte. À aucun moment on ne nous mène à explorer leur psyché collective ni même individuelle, elles sont ici des "méchantes" caricaturales, les fourmis s'attaquant au lion Gesserit, les fauteurs de trouble d'un univers qui était bien trop calme depuis la mort de Léto II.

Se dire, après des centaines de pages, que leur unique trait de caractère est le mépris et que leur pouvoir repose exclusivement sur un asservissement de la population par un tantrisme magique, c'est fort de café.

Il y a autre chose dans ce roman qui pose problème, il est dépeuplé.

Paul Atréides n'est plus, ni son fils ou ses proches, tous sont devenus poussière depuis le temps, alors que faire ?

C'est là que le bât blesse car pour maintenir un lien avec le reste de la série, Franck Herbert décide de reprendre la recette de son opus précédent et de ressusciter encore et toujours ce personnage insipide qu'est Duncan Idaho. L'idée pouvait être intéressante dans L'Empereur-Dieu de Dune, témoignage vivant de l'humanité de la monstruosité qu'était Léto II, récit d'un homme piégé dans Un jour sans fin, dans une éternelle révolte vaine. Ici rien de tout cela, Duncan est toujours insortable mais il n'est pas développé. Son arc narratif se termine presque à la récupération de ses souvenirs, exception faite de la scène de sexe.


Taraza n'est qu'une Révérende Mère de plus; Odrade ne se distingue d'elle que par cette "ascendance" Atréides qu'on nous rabâche depuis le premier tome; Miles Teg ne parvient à véritablement captiver qu'à la fin; Lucille et Burzmalli ne retiennent pas l'intérêt par leur personnalité lisse et stable.

P.S. J'en oubliais Sheeana ! Amusante au début du roman mais trop présente à des fins utilitaristes tout du long pour que je m'en sois rappelé.

En l'absence de protagonistes marquants, on finit par ne s'attacher à personne et à passer à autre chose.

Tous ces personnages manquent d'unicité par rapport à ceux peuplants les tomes précédents.


Trop souvent aussi, l'auteur surfe avec notre suspension de l'incrédulité, à plusieurs reprises je me revois fermer les yeux et soupirer devant des scènes qui me sortent du récit, où tout me semble alors plus digne d'une série télévisée que d'une épopée romanesque.

C'est aussi avec ce tome que me sort dorénavant par les yeux les allusions aux lignées génétiques. On est plus proche d'un amateurisme phrénologique que de la génétique. Comme si une lignée restait pure plus de 15 000 ans en prodiguant généreusement des pouvoirs magiques, des traits de caractère et de visage uniques à ses descendants, le tout sans dégénérer.


Mais alors pourquoi finalement une telle note si l'histoire et les personnages sont si barbants ? Car tout le reste est bon. On se surprend à lire un chapitre de plus, à méditer les épigraphes (parfois très recherchés), à se demander quel rebondissement attend tel arc narratif ou à essayer de comprendre les motivations de chaque ordre, et surtout à vouloir connaître la fin de ce cycle. Et après tout ça, qu'est ce que j'en pense ? Que je vais facilement oublier ce tome mais je vais enchaîner avec le dernier, donc au final, ce n'est pas si mal.

RyoDelRio
5
Écrit par

Créée

le 19 mars 2025

Critique lue 15 fois

RyoDelRio

Écrit par

Critique lue 15 fois

D'autres avis sur Les Hérétiques de Dune

Les Hérétiques de Dune

Les Hérétiques de Dune

7

MarlBourreau

464 critiques

Un reboot en bonne et Dune forme ?

J'ai longtemps hésité avant de me lancer dans ce 5e tome de Dune. Non seulement parce que l'empereur Dieu était l'aboutissement d'une épopée inoubliable s'étalant sur 4 millénaires, mais également...

le 4 janv. 2017

Les Hérétiques de Dune

Les Hérétiques de Dune

8

Minostel

675 critiques

le renouveau (charismatique ?)

Dune, c'est Dune. Pas la peine de décrire l'univers, si vous avez déjà lu les tomes précédents. "les enfants de Dune" et "l'Empereur-Dieu de Dune" manquaient de punch par rapport aux deux premiers...

le 5 oct. 2011

Les Hérétiques de Dune

Les Hérétiques de Dune

7

Pierre_Marot

301 critiques

Un nouvel univers, des thèmes constants

1500 ans après la chute de l'Empereur Dieu de Dune, la transition est terminée. L'univers de Dune ne sera plus jamais le même, les forces en présence ne seront plus jamais équilibrées ; après 3500 as...

le 25 juin 2015

Du même critique

Le Hobbit - La Désolation de Smaug

Le Hobbit - La Désolation de Smaug

5

RyoDelRio

21 critiques

Beaucoup de recyclage

La désolation de Smaug est un agrégat d'éléments recyclés avec une pointe d'humour histoire de faire passer le tout. Rien n'est neuf même pas la musique qui reprend directement celle du Seigneur des...

le 12 déc. 2013

Gravity

Gravity

6

RyoDelRio

21 critiques

Démo #1 ça tourne !

Gravity est plus une démonstration visuelle qu'un film à classer dans le top111, même si la Terre en 3D ça en jette ce n'est pas pour autant incroyable. Je suis assez déçu au final, moi qui...

le 7 nov. 2013

Les Mondes de Ralph

Les Mondes de Ralph

5

RyoDelRio

21 critiques

C'est l'histoire du méchant en quête d'identité

Le monde de Ralph est clairement un film destiné à deux publics cibles : les enfants et les pseudos-gamers. En fait le fan-service est omniprésent, je ne compte plus le nombre de clins d'oeil à...

le 20 sept. 2013