Le support épistolaire est un bon et voyeuriste moyen de suivre les double jeux des libertins qui s’enorgueillissent de leur stratagème : Valmont est d’un orgueil renforcée par la suffisance que son sexe lui octroie dans la société du 18è. Il se croit supérieur, invaincu, il ne craint rien car il est certain de retomber sur ses pattes : être un homme lui facilite la tâche. Mme de Merteuil est tout aussi orgueilleuse, le traitement de faveur en moins : à armes égales, elle doit davantage être circonspecte, elle n’échappe pas à sa condition sexuelle quand Valmont lui quémande sur un plateau d’argent un passage à l’acte, elle doit se défendre de l’inégalité de genre qui subsiste sans commune mesure à son époque. En conséquence de quoi elle a dû, et elle a très bien su, développé une grande habileté à la duplicité, une maitrise de la manipulation, autant pour se protéger que pour prendre sa revanche sur un statut quo qui l’insupporte.
Il est tout aussi plaisant qu’étonnant de voir que Chordelos de Laclos est, pour cette époque et en tant que homme, profondément féministe avant l’heure. Ses personnages féminins sont autant de portraits de femmes impressionnantes, des femmes conscientes que leur condition les désavantage, mais des femmes brillantes. Mme de Merteuil demeure l’un des cerveaux les plus tortueux du récit. Mme de Tourvel est fascinante par sa franche résistance, ses vertus transcendantes mais aussi ses aveux de faiblesse ; réconfortée par la chaleureuse figure maternelle de Mme de Rosemonde, elles ont une relation attendrissante qui contrastent avec l’ambiance toxique générée par les libertins.
L’auteur manie bien les styles de personnage, il sait tantôt les faire attendrir, les rendre lyriques, pathétiques ou bien encore cinglants et ironiques ; cela étant c’est un style qui n’est pas des plus aisés à lire et qui pourrait en freiner la lecture…