Comme disait Maugham « Il y a trois règles à respecter pour écrire un bon roman. Malheureusement, personne ne sait lesquelles. » Je souscris, mais hors ces trois règles fantômes, j’ajouterais néanmoins qu’il y a au dessus d’elles un principe qui avec moi a souvent de grandes chances de fonctionner (puisque justement il se met constemment en danger de ne pas fonctionner) et que j’appelerais le principe de l’élastique.
Imaginez un auteur, une autrice, qui se débrouille pour faire de son livre un ruban de caoutchouc, par le sujet, par le style, par la structure (ça peut être au choix, mais la gageure est encore plus osée quand il s’agit d’un mélange des trois si symbiotique qu’on ne peut même plus faire le départ entre les uns et les autres) et une fois cela posé, il ou elle tire. Lentement, inexorablement, l'élastique entre les doigts, continue à tirer. Vous regarde droit dans les yeux pendant que les votres courent sur la page, et tire. Ça craque un peu, ça feule, ça menace de s’éfilocher, mais l’élastique bon an mal an continue à se distendre, il reste le même mais n’a plus rien de semblable avec la forme de départ, c’est lui ce n’est plus lui et surtout à force de tirer, l’artiste inconscient – ou trop consciente – joue avec le feu qui brûle vos joues. Et voilà que la lectrice, le lecteur que vous êtes, en tournant page sur page ne fait que tirer de plus belle sur l’elastique, mécanique diabolique, le bruit de la page se confond avec celui de l'élastique, mais qu'importe, tournons juste une page pour voir, pour être sûre, tirons, encore un peu, encore une page, tirons nous aussi, tirons... C’est qu’on veut sentir jusqu’où le texte tire, jusqu'où il peut tirer, tout en ne craignant qu’une chose : le moment où tout va lâcher, où tout va exploser. Mais puisqu’on le craint, on n’en tire que de plus belle, tous autant qu’on est sur ce radeau en perdition, balloté sur des flots déchainés, à fixer le roman s’étirer : car imaginez maintenant que pris de démence incompréhensible, les personnages à leur tour se sont mis en tête de tirer, chacun de son côté ! Plus on est de fous et plus on tire. Et l’elastique de se dédoubler, de partir en faisceau, comme un muscle soumis au tortionnaire, comme autant de nerfs sur lesquels tirent et tirent les bourreaux… Et plus le livre est gros, plus les pages tournent, plus l’élastique se tend, et plus tout le monde tire pour être sûr que l’élastique qui doit claquer ait une chance de ne pas claquer, l’angoisse au ventre de se dire que l’élastique qui ne claquera pas va claquer.
Gustavo, je ne sais pas d’où tu sors soudain, de quel antre, de quelle caverne, de quelle prison, de quel puits, toi qui jusque là, pour nous, avait choisi de « vivre en dessous » mais la force et le doigté avec lesquels tu tires ton élastique, sans pitié, sans pudeurs déplacées, sans forfanterie même, est certainement la proposition littéraire la plus violente, la plus risquée, la plus hallucinée qu’on avait reçue depuis longtemps, car dans ton geste désespéré tu embarques avec toi l’histoire entière d’un siècle, entière d’un continent, entière d’une littérature qui dans le fond, ne respire que pour ne pas s’étouffer dans le sang de la dictature, ne pas se noyer dans les cadavres empilés aux cadavres. Là où survivre devient la plus tragique des vengeances, quand il vaudrait mieux en un ultime clac fermer les yeux et mourir, fermer le livre et pleurer.