Quel plaisir que cette découverte !
Je serai brève, car tout commentaire risquerait d’appauvrir la puissance de cette œuvre-choc.
Dans une langue parfaitement maîtrisée, ni précieuse ni affectée, ni pauvre ou dénudée, mais juste, dense et percutante, le récit se déploie. Il est à la fois cruel, parfois difficilement supportable, et traversé d’un humour tantôt acide, tantôt grotesque, souvent d’un noir profond.
La grande réussite de ce roman tient à son refus de toute classification. Il mêle avec un bonheur inquiétant les genres et invente une voix littéraire absolument singulière.
Sur une trame déjà déroutante, l’arrivée de Siméon, apprenti romancier, dans un village où il pleut des mois entiers, nous partageons le quotidien de paysans frustes, se nourrissant exclusivement de lentilles dont ils distillent aussi un alcool. Beaucoup sont handicapés, victimes du Croll, rebouteux hallucinant ; les enfants y sont pervers, les animaux servent à tenir chaud, comme des couvertures - ou à ronger les membres gangrénés...- et la misère semble organique.
Après les mois de pluie viennent ceux du gel, puis de la neige, durant lesquels Siméon perd peu à peu des morceaux de son corps, sans parvenir à écrire une seule ligne - alors même que le roman que nous lisons est peut-être celui dont il rêve...
Certaines scènes sont proprement hallucinantes : la mise bas d’une vache donnant naissance à un veau rongé par les vers, ou encore l’accouplement de Siméon et de sa dulcinée, le tout scandé par le cri obsessionnel du Croll :
« Pourriture ! Tout n’est que pourriture ! »
Tout résumé paraît dérisoire face à l’intensité qui traverse ces 213 pages (édition Christian Bourgeois) que je recommande vivement.
Âmes sensibles s’abstenir : mais si vous avez le cœur bien accroché et le goût des œuvres profondément atypiques, vous y trouverez un bonheur sombre et rare.