Quand un roman, qui s'intitule Les Sœurs, s'étire sur une trentaine d'années et se déroule sur trois continents, il est légitime de parler de fresque familiale. C'en est une, en effet, à sa manière, mais elle se révèle assez déconcertante et imprévisible, changeant constamment d'angle et de focale comme dans un ambitieux film d'art et d'essai. Autrement dit, ce sont parfois les trois sœurs qui agissent ensemble dans un chapitre, mais cela peut être l'une ou deux d'entre elles seulement, avec souvent des personnages secondaires, ou encore Jonas, qui a côtoyé un temps Ina, Evelyn et Anastasia, durant son enfance, avant de les voir réapparaître, au gré des années, physiquement ou par ouï-dire. Ajoutons que celui-ci, devenu écrivain, a le projet d'écrire sur la vie de ces fascinantes sœurs, notamment parce que suédoises comme lui, elles ont la particularité d'avoir une mère tunisienne, ce qui les rapproche de notre homme, dont le père est issu du même pays. Ah oui, son nom de famille est Khemiri, il s'agit donc de l'auteur lui-même ou d'un double fantasmé, mais à ce stade, peu importe s'il y a des éléments autobiographiques dans cette fiction, à moins que ce ne soit l'inverse. Présenté comme cela, Les Sœurs pourrait sembler un roman complexe alors que non, pas du tout, le style de Khemiri est très fluide et le récit suit une trame chronologique qui permet de ne jamais s'égarer, même quand les personnages se multiplient et mettent de la distance géographique entre eux. Sans être une œuvre enfiévrée, le livre possède son lot de surprises et l'ironie sous-jacente rend la lecture plus qu'agréable, au contact de protagonistes de plus en plus attachants, au rythme de leur évolution, de leurs désillusions et de leurs interrogations existentielles. Ne parlons pas de fresque ou de saga, alors, mais plutôt de mosaïque de la condition (comédie ?) humaine, avec ses côtés tchékhoviens, cela va sans dire, ou encore bergmaniens, si l'on veut, mais en moins pesant, quand même, car l'auteur trouve toujours une façon de nous divertir, y compris dans des situations de dépression ou de frustrations. Et l'on ne ressort absolument pas accablé, plus de 700 pages plus tard, mais plutôt comblé et un tantinet mélancolique.

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le 6 déc. 2025

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