2017 : Kazuo Ishiguro, auteur anglais d'origine japonaise peu connu en France, reçoit un Prix Nobel (moins polémique que celui de Dylan l'année précédente) : il est grand temps de lire ses "Vestiges du Jour", oeuvre surtout réputée en ces lieux pour avoir inspiré le meilleur film de James Ivory.


Si le célèbre film est remarquablement fidèle au roman, le choc du livre - oserais-je dire sa logique supériorité ? - viens de l'extraordinaire écriture de Ishiguro (le genre de chose qui vous vaut un jour le Nobel, en fait...), alignement d'une précision méthodique, que l'on pourrait facilement qualifier de "bien japonaise", de faits faussement anodins qui finissent par construire l'image tragique d'une vie gâchée. Car, en se soumettant avec une sorte d'arrogance supérieure aux rituels de la servitude institutionalisée de la haute société anglaise, en en cherchant presque passionnément la "dignité", le personnage magnifique de Stevens, narrateur se penchant rétrospectivement en quelques courtes 300 pages sur les faits marquants d'une vie consacrée à l'obéissance envers et contre tout, révèle non seulement son aveuglement, mais celui d'une époque, et bien sûr le nôtre qui acceptons toujours notre servitude sociale en la justifiant : car quelle différence entre le respect de Stevens envers les règles imposées par sa condition - qui ne sera jamais, jamais remise en question - et notre soumission actuelle au Capital et aux soi-disant inévitables "lois du marché" ? Derrière la façade des normes, se dissimule la même collusion avec le Mal, matérialisée subtilement dans "les Vestiges du Jour" par la complicité avec les Nazis...


Mais au delà de cet aspect politique puissant de l'oeuvre, c'est évidemment la déchirante histoire d'un amour étouffé, nié, anéanti qui restera longtemps dans l'esprit du lecteur : un amour que la mémoire faussement défaillante de Stevens réduit à une poignée de scènes anodines, s'étalant sur plus de 30 ans, et qui laisse à la fin, pour s'être enfin "matérialisé" en une phrase terrible ("Par exemple, je me mets à penser à la vie que j'aurais pu avoir avec vous, Mr Stevens"), un atroce goût de cendres. Un désespoir absolu qu'il convient évidemment de cacher immédiatement par d'absurdes mensonges supplémentaires (sur le soir qui est la plus belle partie du jour ou sur l'impératif de savoir "badiner")... Pour ne jamais, au grand jamais admettre, que, en niant notre propre humanité, nous n'avons PAS vécu.


[Critique écrite en 2017]

Eric-Jubilado
9
Écrit par

Créée

le 11 déc. 2017

Critique lue 1.9K fois

Eric-Jubilado

Écrit par

Critique lue 1.9K fois

27
2

D'autres avis sur Les Vestiges du jour

Les Vestiges du jour

Les Vestiges du jour

8

jaklin

161 critiques

L'enfer du devoir

Voici le roman d'une grande virtuosité psychologique qui a inspiré le très beau film du même nom de James Ivory avec Anthony Hopkins dans l'un de ses plus beaux rôles.Le personnage qui s'exprime à la...

le 6 mars 2025

Les Vestiges du jour

Les Vestiges du jour

7

Hypérion

900 critiques

La quintessence du "Butler"

Que l'auteur de ce livre soit japonais est presque incongru tant le style comme le fond transpire à chaque page la culture et l'état d'esprit britannique, plus particulièrement de sa haute...

le 22 août 2011

Les Vestiges du jour

Les Vestiges du jour

7

antonia_m

19 critiques

Critique de Les Vestiges du jour par Ariane d'Auble

Le monologue d'un personnage sur 250 pages pourrait vite devenir bien ennuyeux, d'autant plus que c'est pour revenir sur une vie qui paraît bien plate et faite d'occasions manquées. Mais la retenue...

le 8 août 2011

Du même critique

Je veux juste en finir

Je veux juste en finir

9

Eric-Jubilado

6846 critiques

Scènes de la Vie Familiale

Cette chronique est basée sur ma propre interprétation du film de Charlie Kaufman, il est recommandé de ne pas la lire avant d'avoir vu le film, pour laisser à votre imagination et votre logique la...

le 15 sept. 2020

Les Misérables

Les Misérables

7

Eric-Jubilado

6846 critiques

Lâcheté et mensonges

Ce commentaire n'a pas pour ambition de juger des qualités cinématographiques du film de Ladj Ly, qui sont loin d'être négligeables : même si l'on peut tiquer devant un certain goût pour le...

le 29 nov. 2019

1917

1917

5

Eric-Jubilado

6846 critiques

Le travelling de Kapo (slight return), et autres considérations...

Il y a longtemps que les questions morales liées à la pratique de l'Art Cinématographique, chères à Bazin ou à Rivette, ont été passées par pertes et profits par l'industrie du divertissement qui...

le 15 janv. 2020