Je n’ai a priori rien contre Ambre Chalumeau, devenue célèbre en chroniquant des livres dans une émission que je ne regarde pas, et dans son podcast que je n’écoute pas. Certes, c’est une fille de, mais ce n’est pas sa faute et son père Laurent, écrivain complice d’Antoine de Caunes sur Canal, habitué de l’excellente revue Schnock, et nouvel intervenant malicieux à la tribune littéraire du Masque et la Plume, m’est tout à fait sympathique. Ce n’est pas non plus sa faute si les têtes bien faites de Quotidien s’exportent de la télé vers les librairies en produits dérivés (Lila Hassaine et Paul Gasnier chez Gallimard, pas lus, et Panayotis Pascot chez Stock, très mauvais), sans doute appâtées par des éditeurs en quête d’écrivains pour « jeunes ». Le livre de Pascot m’avait vraiment exaspéré et mis en colère ; là, j’ai seulement beaucoup soupiré.
La plus grande faiblesse du livre, c’est son écriture. Son ton est insupportable. Chalumeau écrit comme une adolescente cynique, avec un ton ricanant, pas dupe, à qui on ne la fait pas : horripilant quand on a bientôt 30 ans. J’ai lu qu’elle l’avait écrit à l’époque et sorti des cartons pour Stock ; elle aurait dû retravailler un peu… D’autant que l’intrigue, en théorie, se tient : Les vivants est un récit de passage à l’âge adulte. Ce passage se fait par l’entrée en études supérieures (en l’occurrence en hypokhâgne à Louis-le-Grand ou Henri IV, je ne sais plus si c’est précisé) du double d’Ambre Chalumeau, Diane, la narratrice principale, et par la fréquentation de la mort : le groupe soudé de Diane, Cora et Simon, ami‧es pour la vie, est fracassé par le soudain coma dans lequel Simon est mystérieusement plongé à la sortie de l’été. Comment continuer à vivre quand une partie de soi peut mourir ? Comment réussir sa prépa de bourge ?
Le personnage de Diane est inintéressant au possible, mais heureusement d’autres prennent aussi en charge la narration. Cora, l’amie, est assez touchante dans sa découverte du féminisme comme horizon et planche de salut après avoir subi pédophilie et viol. Céline, la mère de Simon, est le personnage qui m’a le plus touché. Le problème, c’est que Chalumeau multiplie les narrateur‧ices de manière très inégale (le petit frère, le père, le cousin, le petit ami, avec chacun un ou deux chapitres seulement), avec des chapitres très courts dépassant rarement trois pages, ce qui fait qu’on ne s’attache à personne.
La lecture est vraiment polluée par des scories stylistiques incessantes, des jeux de mots nuls et gênants, cringe, il n’y a pas d’autre mot, qui parasitent complètement le texte et empêchent toute adhésion du lecteur : « Diane était en plein débat cinéma avec Paul, à lui sortir des phrases tellement bateau que le ministère de la Marine lorgne dessus » (p. 16) ; « On aurait pu au moins attendre d’un type aussi pété de thunes qu’il fasse des rimes riches... » (p. 109) ; « Elle a tellement d’alcool dans le sang que si elle avait une hémorragie externe, ce serait des vendanges » (p. 195) ; « C’est le serment d’Hippocrate, pas le serment d’Hypocrite » (p. 252, au secours).
Toute phrase un peu grave ou sérieuse est immédiatement désamorcée par une petite blagounette : « Simon a été hospitalisé dans un coma profond. Il a apparemment attrapé un virus, un truc qui attaque le cerveau, absolument rarissime, du genre de taux de probabilités qui ferait fermer les PMU » (p. 17) ; « Il faut dire que le cas de Simon incite au débat : un virus rarissime, avec un nom obscur fait de latin et de chiffres ? C’est à la fois trop absurde pour être vrai et trop banal pour être suffisant. Alors ça suppute, ça subodore, ça met plus de grains de sel qu’en Camargue : il a fait une overdose ; il a le sida » (p. 77) ; Cora, victime de viols, réussit à se départir de son sentiment de culpabilité en découvrant la littérature féministe : « Ça a marché comme une formule magique, comme quand des adolescents amérivains lisent à voix haute des grimoires dans les films d’horreur et ouvrent les portes d’un monde inconnu : « Abracada-wonder-bra », « Salagadou la magi-goudou » et autres sortilèges dont les sorcières féministes ont le secret » (p. 259).
Il y a aussi de nombreuses références culturelles disséminées dans le texte qui n’ont d’autre but que de dire « regardez, je suis une bourgeoise et j’ai fait khâgne, j’ai de la culture mais je ne suis pas dupe, je la détourne ! » : « La soirée battait son plein. On se dit des mots d’amour, se sert des Kronenbourg, on voit la vie en cirrhose » (p. 16) ; « C’était chez les Mégara, faux bourges de bas étage, dans un jardin rue Guichard » (p. 62). Vous allez me dire, Édith Piaf et Flaubert, le spectre est large. Mais c’est assez emblématique de ce bourgeois gaze qui se veut déconstruit sans l’être du tout, qui infuse dans tout le roman.
Au bout du compte, les deux lignes narratives (la prépa / le coma de Simon) ne sont pas traitées équitablement ni même vraiment imbriquées l’une dans l’autre puisque la prépa disparaît au tiers du roman pour réapparaître, comme ça, à la fin. Et si le but est de faire croire que la prépa est une épreuve initiatique d’entrée dans la vie adulte aussi importante que le viol ou la mort d’un être aimé, franchement… Il y a deux choses que je sauve du livre : les pages 88-89 où Diane raconte sa réaction au coming-out de Simon, assez belles car, pour une fois, sincères, et les pages 129-131 vraiment drôles, sur ses parents psy.
Diane, enfant, ne pouvait pas offrir un dessin à ses parents sans qu’il soit analysé, ses gribouillis de licornes n’étaient pas « mignons » ils étaient « lacaniens », et ses maisons disproportionnées donnaient toujours lieu à une nouvelle inquiétude foireuse sur son bon développement, ou sur sa préférence d’un parent par rapport à l’autre. Pour arrêter de déclencher des théories du complot elle se mit à dessiner uniquement des fleurs : erreur, son père y vit une fascination précoce pour les sexes féminins, ce qui lui valut une discussion mentalement scarifiante sur la masturbation. (p. 130-131)
Voilà une bonne leçon pour les chroniqueurs littéraires de tout poil : lire et parler de livres ne fait pas de nous des écrivains. Pas nécessairement des bons, en tous cas.