J'ai lu ce récit de voyage lors d'un séjour au Maroc et j'ai été saisi de l'écho entre ma propre expérience et celle de Canetti, à plus de soixante-dix ans d'intervalle. Cette résonance temporelle témoigne de la justesse et de l'intemporalité du regard porté par l'écrivain sur la ville ocre.
N'ayant pas eu l'occasion de me confronter auparavant à l'œuvre de Canetti, cette mise en bouche s'est révélée particulièrement prometteuse. L'écrivain parvient à retranscrire l'ambiance de Marrakech à travers ses habitants, ses visiteurs et ses fantômes, donnant tout son sens au titre de cet opuscule. Avec subtilité et sensibilité, il dépasse les clichés et les images d'Épinal pour esquisser, à travers chaque expérience — aussi triviale paraisse-t-elle au premier abord — un trait culturel ou de caractère essentiel. une mosaïque de personnages et de situations. Il présente le marchandage avec autant d'humour que de justesse, décrit la situation des femmes marocaines avec beaucoup de finesse, et dresse des portraits hauts en couleurs des figures emblématiques de la ville : conteurs publics, mendiants, aveugles, chameliers, marabouts, tenancières de bistro, ou encore les différentes personnalités de la communauté juive du Mellah.
Sa sensibilité vis-à-vis de la cause féminine, de la situation des enfants des rues ou encore de la maltraitance animale redent son récit d'autant plus moderne et donc accessible au lecteur contemporain. Ces préoccupations révèlent la profonde humanité de Canetti et sa capacité à transcender les limitations de son époque.
Loin de prétendre à une impossible exhaustivité, les voix qui s'expriment à travers la plume de Canetti ne sont pas toutes porteuses de sens immédiatement accessible. L'auteur ayant délibérément choisi de ne pas se familiariser avec la langue arabe, il ne manque pas de laisser transparaître les incompréhensions auxquelles il est confronté et la charge poétique des longues litanies des conteurs ou des mendiants.
Cette posture, qui peut surprendre au premier abord, se transforme entre ses mains en une force narrative. En préservant une part d'opacité et de mystère, Canetti nous rappelle qu'aucun voyageur, aussi attentif soit-il, ne peut prétendre percer entièrement l'âme d'une ville étrangère. De telle sorte qu'en refermant ce livre, la belle Marrakech reste toujours enveloppée d'un voile de mystère. J'ai bien conscience d'avoir seulement effleuré la réalité de cette ville en y passant trois malheureuses journées. Que de secrets me sont restés interdits derrière ces portes épaisses, ces sourires de circonstances et ces visages impassibles rencontrés au détour d'une ruelle.
Ce récit court et traduit avec beaucoup de fluidité constitue un compagnon de voyage idéal pour quiconque s'aventurerait dans la médina de la Cité ocre. Il offre non seulement une lecture agréable, mais invite également le lecteur à développer son propre regard, attentif et bienveillant, sur les multiples visages de cette ville intense. La lecture des "Voix de Marrakech" nous rappelle que la véritable essence du voyage réside avant toute chose dans le caractère dépaysant des rencontres, des regards, des gestes ou des paroles, dans lequel on parvient néanmoins à déceler l'humanité profonde qui nous relie par-delà les différences culturelles. A l'ère des perches à selfie, des comptes Instagram de voyage et des "to dolist" de lieux à visiter, ce genre d'ouvrage est une bouffée d'air salutaire !