- Nous regarderons une seule œuvre [par semaine], d'abord sans dire un mot, pendant de longues minutes, et puis, ensuite, nous en parlerons.
- Ah bon ? Je croyais qu'on irait chez le docteur. (Elle aurait voulu dire "le pédopsychiatre", mais n'était pas tout à fait sûr du mot.)
- Dis-moi, Mona, tu as envie d'aller chez le psychiatre, après ? C'est important pour toi ?
- Tu parles si j'en ai envie ! Tout plutôt que ça !
- Alors écoute-moi bien, ma chérie. Il n'y en aura pas besoin si tu regardes avec attention ce que nous allons voir.
- C'est vrai ? Et est-ce que c'est grave de se passer du... (elle buta encore sur le mot et opta pour sa formulation plus simple) docteur ?
- Non, ce n'est pas grave. Je te le jure sur ce qu'il y a de beau sur terre.

L'histoire d'un grand-père, « Dadé », dont la petite fille de dix ans s’est retrouvée aveugle pendant un peu plus d'une heure avant que la cécité ne reparte comme elle était venue. Les examens médicaux n’ont rien révélé d'anormal. Rassurant mais quand même, les médecins prescrivent un suivi psychologique, compte tenu de la nature traumatique et mystérieuse du phénomène : surveiller l'état psychologique de la fillette sera aussi important que l’éventualité de mettre le doigt sur la raison de l'épisode isolé. Ordonnance, merci, au revoir. Mais c’était sans compter sur Dadé.

Le grand-père a roulé sa bosse, il a le réseau d’une vie, et sa fille, la mère de la fillette, lui fait confiance pour trouver un pédopsychiatre compétent. Et même pour conduire la petite au cabinet. Mais, face à l'éventualité, écartée pour l’instant par le corps médical, que sa petite fille puisse perdre la vue, il décide plutôt de l'emmener au Louvre, à la place. On sait jamais, foutu pour foutu, peut-être d'autant plus qu'elle n'aura pas été suivie comme il faut, au moins elle aura vu *La Joconde*, et il aura pu lui expliquer l'importance des volumes rocheux dans le dos de celle-ci.


Avis aux parents, et plus largement aux gens peu débrouillards dans mon genre. Si vous demandez un service, à une personne de confiance ou non, que cette personne accepte, que vous lui demandez comment elle va procéder, et qu'avec un air grave et solennel, limite la main sur l’épaule, elle vous répond "Est-ce que tu me fais confiance ?" : il est probable qu'elle ait prévu d'improviser. Proportionnellement d’ailleurs à son air grave et solennel, ce qui n’est pas forcément un problème. Si le service demandé est de déboucher un siphon, à la limite, ou de trouver un buraliste un dimanche soir, pourquoi pas, je dis vive l’audace, l’improvisation, la sérendipité, le système D. Mais s'il s'agit d’une question de santé, répondez oui je te fais confiance (si c’est le cas) mais osez demandez des détails.


Car il a l'air très sympa et instruit, le Dadé, même qu'il a lu *L'art d'être grand-père* de Victor Hugo : comme quoi qu'il faut pas s'attendre quand on cherche à lui transmettre quelque chose à ce que les mots s'impriment comme ça dans la tête d’un enfant, tel "un arbre épanoui dans l'immense verger du cerveau", mais plutôt que des éclosions se fassent a posteriori et qu'elles bourgeonnent avec le temps ("comme quoi" dis-je, parce qu'après sept ans de Lettres Modernes – j’ai pris mon temps - j'ai toujours pas lu Hugo... je sais qu'il a dit un truc genre "le langage c'est comme un rivage, que la mer forme et déforme et qu'on n'y peut pas grand-chose", je trouve ça cool, et aussi qu'il a vécu de son vivant dans une rue à son nom, ce qui est... notable). Dadé a même perdu un œil en 1982, lors d'un photoreportage dans le cadre de l'invasion israélienne au Liban ! Mais, aussi sympathique semble-t-il, privilégier l’effet prophylactique du musée à celui thérapeutiqure des pédiatres tient, en tous cas dans ce cas précis, de la non-assistance à personne en danger, si vous voulez mon avis. De l’abus de faiblesse, du kidnapping presque... ou bien du prétexte narratif. Car Thomas Schlesser, l’auteur, tient surtout à nous faire un cours d’histoire de l’art.


Consentons ainsi à lui laisser le bénéfice de notre incrédulité, à admettre l'urgence primordiale éprouvée par le grand-père à ce que "l'infini délice des couleurs et des lignes pénètrent l'esprit de sa petite fille, puis en mots, enfin qu'elle dépasse le stade du ravissement visuel pour comprendre comment les artistes nous parlent de la vie, et combien ils l'éclairent" : ne faudrait-il pas dans ce cas, d'abord et/ou surtout, lui faire voir du pays. Ne serait-ce que de la ville, tout Montreuil soit-elle ? Et de la campagne ? Lui montrer la beauté des rues, des ronds-points financés par des mécènes obscurs, des parkings de supermarché, des espaces verts dans le béton enclavés, des gens qui occupent ces espaces, du bobo le plus négligemment/ingénieusement habillé au clodo le plus inventif/pragmatique dans la galère, en passant par les vrais bourgeois, les péquenauds s’il en est, les autres, et tous les gens qu'on un peu normaux qui ont quand même leurs trucs. Ce grand tableau qu’on intitulerait *L’insondable trivialité*. Et puis quelques forêts, avec les odeurs en bonus. Et le droit de toucher, plein d’informations collatérales : la fraîcheur pour commencer, peut-être aussi les allergies. La vie. Et même les forêts qui brûlent, si l'opportunité se présente. Pas d'incendie volontaires s’il vous plait, à la limite une poubelle ou deux dans une rue passante : le grand-père a l'air de tenir à l’apprentissage, dixit le synopsis, du don, du doute, de la mélancolie et de la révolte ("L'art, c'est de la pyrotechnie ou c'est du vent" dit-il aussi p.29). Lui montrer les clairières, les champs. Les démembrés, les remembrés : les longues étendues de monocultures, tout comme les mosaïques dessinées par le réseau des talus qui, au-delà de participer à a gestion de l’eau, informe l’observateur lointain sur les reliefs.

Qu'elle ait déjà ses tableaux à elle, Mona, et ses propres questions à poser aux tableaux des autres. Peut-être les musées lui parleront d'autant mieux. Prescription donc de Dr Vernon79 : alterner entre le sublime des musées et les trivialités de la vie, à hauteur d'un mercredi après-midi sur deux.


- Dadé, qu'est-ce que je dis si papa et maman me demandent le nom du médecin que je suis allé voir ?
- Dis-leur qu'il s'appelle le Dr Botticelli.

Je connais un papa et une maman qui risque bientôt, je l’espère en tout cas étant donné la faiblesse de l‘alibi, de sauter au plafond (et pas celui de la chapelle Sixtine).


Vernon79
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le 10 août 2026

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