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Un pétard mouillé.
Le titre promettait beaucoup. Peut-être trop. On s'attendait, dans la naïveté que nous possédons désormais vis-à-vis de la production littéraire contemporaine, à quelque chose de subversif, d'un...
le 30 mars 2025
Le titre promettait beaucoup. Peut-être trop. On s'attendait, dans la naïveté que nous possédons désormais vis-à-vis de la production littéraire contemporaine, à quelque chose de subversif, d'un rappel du passé, baigné dans l'odeur particulière des Houillères, reprenant, en le réactualisant, le visage brisé et poudré de suie de Jeanne d'Arc en digne martyre des révolutions industrielles. Nous étions à l'affût, prêt à bondir sur ce récit "punk", à l'aimer, à idolâtre ce veau de papier, plein de fougue et de contestations, que la première de couverture nous désignait comme "incandescent". On notera l'utilisation abusive (et facile) du champ lexical du "feu" pour une histoirette, comme nous le verrons, qui est d'une tiédeur à faire pâlir les lecteurs invétérés (et invertébrés) de Fifty Shade of Grey.
De sa profonde mère, encor froide et fumante, / Voici qu’au seuil battu de tempêtes, la chair / Amèrement vomie au soleil par la mer, / Se délivre des diamants de la tourmente. Paul Valéry, Naissance de Vénus.
Mais, que nous raconte "Lorraine brûle" ? Sans grande surprise, une énième autofiction égocentrique qui nous cache bien maladroitement un égo-trip à valeur thérapeutique. On y retrouve tous les ingrédients contemporains et les idées dans l'air du temps qu'il est nécessaire d'utiliser (ou de boire jusqu'à la lie) pour faire vendre cet amoncellement de pages indigestes ; pages qui auraient mieux été utilisées, selon nous, pour imprimer un quelconque roman de gare à la Marc Levy ou Dicker.
Une femme, élevant seule son enfant mais qui garde de bonnes relations avec son ex-mari (car, c'est ça, d'être une femme libérée, figure de sainte qui sait pardonner tout et qui connaît les méandres pour transcender ses propres aversions), quadragénaire désabusée sur le monde, de gauche radicale, qui traîne dans des lieux hétéroclites et cosmopolites à la recherche d'une jeunesse vécue et, surtout, bien vécue.
Dans un bouge de quartier de Londres, dans un lieu hétéroclite des plus sales, au sous-sol, Dirty était ivre. Elle l'était au dernier degré, j'étais près d'elle (ma main avait encore un pansement, suite d'une blessure de verre cassé). [...] Dirty étreignait ses cuisses nues à deux mains. Elle gémissait en mordant un rideau sale. Elle était aussi saoule qu'elle était belle : elle roulait des yeux ronds et furibonds en fixant la lumière du gaz. Georges Bataille, Le Bleu du ciel (1957).
Nous sommes aussi, et ceci est l'évidence même, en compagnie d'une femme forte, avec quelques lignes fragiles, qui, par ce parcours non envié et imposé de la solitude, tente de se reconstruire, de retrouver un sens à sa vie. Ah ! Que c'est beau ! Qu'on est ébaubi ! Qu'on tombe de notre toit ! Qu'on s'affaisse sur notre canapé ! Qu'on oublie de fermer la porte à clef ! Et surtout quelle originalité ! Quel rafraîchissement téméraire ! Quelle onctuosité ! On en regretterait presque Madame Bovary et les subtilités de la Marquise de Merteuil (même si je ne porte pas particulièrement dans mon cœur les affres gentillettes des Liaisons dangereuses).
Ces amoncellements de pierres se dressant dans la nuit, donnaient la chair de poule à Désirée ; elle se serrait plus étroitement contre Auguste, et, la tête appuyée sur son épaule, elle marchait doucement et, comme toutes les amoureuses au clair de lune, elle levait, sans savoir pourquoi, le nez en l’air, admirait les étoiles, puis un peu penchée, pressant à petites secousses le bras de son homme, elle le pinçait du bout de l’ongle pour qu’il la regardât et la vît sourire. Mais l’heure du départ approchait et ils restaient là, l’un devant l’autre, silencieux et ne se quittant point. À la fin elle murmurait, en rattachant les brides de sa capuche : « Je m’en vas, » et ils s’embrassaient longuement, soupiraient, se donnaient rendez-vous, pour le lendemain, à l’atelier. Alors elle détalait comme une rate, le long des murs, se retournait au coin de la rue pour revoir Auguste, et lui, après quelques minutes, regagnait, tout en mâchonnant une cigarette qu’il ne fumait point, son logis de la rue du Champ-d’Asile. Huysmans, Les Soeurs Vatard (1879).
Je ne suis pas le genre à chercher une histoire, pouvant être emporté par les vagues et les ressacs de l'âme décrits sur des pages interminables (cf. Huysmans, Zola et cie). Pourtant, et le plus souvent, ce type de passage est soutenu par un style, une patte, quelque chose qui frétille et nous fait tressaillir quelque chose au fond de l'estomac qui crie famine. Là, nous n'avons rien. Je veux dire, pas le "rien" délectable des soirs d'été, ivres, sans limites, que l'on mène à tombeau ouvert sur les routes gravilloneuses et gravillonnées de nos campagnes, recherchant quelque chose, un but, une réponse. Non. Ici, cette rédaction (car je me refuse de la nommer "roman") est la représentation assez fidèle de ce que nous pourrions définir comme le "néant". Sans style, sans but, sans propos. Le combo parfait. La Sainte Trinité du cacographe moderne, heureux de baver quelques lignes, sujet, verbe, complément et de s'en aller porter le tout à un éditeur peut-être fatigué, peut-être cupide, à qu'il reste deux ou trois ramettes de papiers, offertes par une belle-fille gentille mais, un peu bête.
Tarzan a déserté sa chambre ce soir, il lit à côté de moi. Il va s’endormir une fois de plus dans mon pieu même si je sais qu’il faudrait pas. Pour limiter les dégâts, j’irai, moi, dormir dans le sien. J’ose pas dire aux autres que mon gamin est infoutu de s’endormir seul dans son lit. Pis le coin supérieur gauche de ce drap housse, là, qui laisse le matelas apparent, ça me rend dingue ! Dieu sait pourtant que je suis pas maniaque, mais faut croire que je suis toquée.
Voilà un exemple typique, parmi tant d'autres, de cette vacuité sans fond. Que nous dit Jeanne Rivière ici ? Quels sentiments, sensations, morales, esthétiques, veut-elle transmettre, faire ressentir à son lecteur ? Pas grand chose et c'est déjà beaucoup apparemment. Evidemment, nous saisissons l'aspect de caractérisation ici qui se joue : l'auteur souhaite montrer à la fois la tendresse, l'empathie qu'elle porte pour son enfant, de même que certaines facettes de sa personnalité (maniaque). Mais c'est tout. Merci d'être venu au spectacle. Elvis left the building. Cela ne transcende rien. Cela ne fait que revenir vers soi.
Ils sont plus « chromos » que tous les autres !... pour ça qu'ils se vendent mieux que tous les autres ! les prix Goncourt à côté d'eux existent pas !... qu'est-ce qui gagne dans le monde entier ? Monsieur le Professeur Y ? qu'a la faveur absolue ? des masses et de l'élite ? je vous demande ? aussi bien en U.R.S.S. qu'à Colombus (Ohiohio) qu'à Vancouver du Canada, qu'à Fès du Maroc, qu'à Trébizonde, qu'à Mexico ?... le « chromo », Professeur Y !... le « chromo » ! rideau de fer, pas fer !... foutre des régimes !... Saint-Sulpice partout ! kif belles-lettres ! musique ! peinture ! la morale et les bonnes manières ! « Chromos » ! Les Delly « chromos » sont les auteurs les plus traduits de toute la langue française... bien plus traduits que les Balzac, Hugo, Maupassant, Anatole, etc..., Péguy, Psichari... qu'étaient pourtant eux aussi, il faut l'avouer... Romain Rolland... vachement « chromo » !... mais qu'existent pas question la fadeur, l'insipidité, la morale, à côté des Sister Brother Delly ! ah, pas du tout !... Céline, Entretiens avec le professeur Y (1955).
De subversion, nous en cherchons encore l'ombre. Tout y est décrit d'une façon si succincte, si simpliste, que nous avons la sale sensation que l'auteur de l'ouvrage veut nous offenser à peu de frais, jetant en pâture à nos yeux ébahis des mots qui, selon Jeanne Rivière, doivent nous faire frissonner et pâlir de honte. Petit florilège pour vos chastes yeux et oneilles :
Cette odeur d’eau oxygénée c’est comme le poppers, l’odeur de la fin du monde.
On m’avait jamais dit non plus que pour rééduquer ton périnée, tu joues à la console avec un joystick dans la chatte, le but c’est de mettre la petite abeille dans sa cage pour éviter de te pisser dessus à 50 berges. Et de faire une descente d’organes à 65.
Metz ici Metz. On aime le crade. On érige le trash en esthétique. La turpitude est notre maison mère. On se pose des lapins, on se ment, on prend de la drogue en cachette. On fait des fanzines avec des emballages de boîtes de méthadone, on met en scène ses cures de désintox. On a la gueule de bois rien qu’en passant devant un bar. On flirte un peu trop avec la mort.
Mais nom d'une tasse à café d'hydrocarbure ! Faites nous ressentir tout ça ! Dîtes nous en quoi cette ville est un haut lieu de la déglingue ! Bigre de bougre, bougre de merdre ! Jarry, au secours !
Je prends un Sekt au bar et je discute avec une femme venue d’Oklahoma pour mener sa arrière de maîtresse dominatrice ici. Plus loin au fond du couloir, une employée en harnais de cuir surveille les toilettes pour qu’on n’y entre pas à deux. Derrière elle, un muret en carrelage brillant et sombre cache des pissotières où une armée de sexes se regardent dans une odeur d’urine.
La subversion n'est pas seulement le dire. Elle est peut-être encore autre chose que nous ne saurions saisir soit, par manque de temps ici, soit, il est vrai, par pure fainéantise. Une subversion, nous le pensons, nous mène quelque part, en dehors de notre volonté, dans et face à des questions que nous ignorions ou pour lesquelles l'angoisse de la confrontation nous en éloignait inlassablement (nous pourrions citer par exemple les ouvrages de Gabrielle Wittkop). Ici, rien de tel. Aucun trait, aucun chemin, aucune infructuosité n'atteint, ne serait-ce, que le seuil d'un malaise. Madame Rivière pose les choses en les teintant de vapeurs de saletés qui ne mènent jamais au vertige. Où est la moiteur dans tout ça ? l'étreinte douloureuse de l'anxiété ?
Au milieu d’un essaim de filles, Madame Edwarda, nue, tirait la langue. Elle était, à mon goût, ravissante. Je la choisis : elle s’assit près de moi. À peine ai-je pris le temps de répondre au garçon : je saisis Edwarda qui s’abandonna : nos deux bouches se mêlèrent en un baiser malade. La salle était bondée d’hommes et de femmes et tel fut le désert où le jeu se prolongea. Un instant sa main glissa, je me brisai soudainement comme une vitre [...] ; je sentis Madame Edwarda, [...] elle-même en même temps déchirée : et dans ses yeux plus grands, renversés, la terreur, dans sa gorge un long étranglement. Georges Bataille, Madame Edwarda (1941).
Au final, nous sommes bien en présence de ce que nous pourrions nommer un "pétard mouillé" : à part l'odeur du soufre, les relents de controverses bien normées, nous attendons encore l'étincelle qui viendrait rendre cette rédaction enfantine digne d'être appelée un "roman".
[...] l'émotion vient du trognon de l'être, pas tant des burnes, ni des ovaires... Céline, Entretiens avec le professeur Y (1955).
Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Sujet, verbe et, parfois, complément.
Créée
le 30 mars 2025
Modifiée
le 15 août 2025
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