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Marche à Londres
Hey, Sally Rooney, sors de ce corps ! Sincèrement, c'est l'une des premières réflexions qui s'imposent, dans les premières pages de Lundi, c'est loin, le premier roman de Oisín McKenna. Qu'on se...
le 14 janv. 2026
Si vous vous renseignez un tout petit peu sur Lundi, c’est loin avant de le lire, une comparaison facile et évidente s’impose avec Sally Rooney : succès anglo-saxon d’un auteur irlandais qui écrit sur sa génération de jeunes gens un peu perdus entre amour et amitié, parution en France à L’Olivier, même éditeur que Rooney, qui va même jusqu’à reprendre en couverture une couleur proche de celle de Normal People, et évoquant aussi The Happy Couple, toujours à L’Olivier, d’une autre irlandaise, Naoise Dolan. On y pense un peu, surtout au début je crois, quand on a le pitch en tête, puis plus vraiment : Lundi, c’est loin est mieux qu’un simple produit éditorial où l’on aurait écrit « LE PROCHAIN SALLY ROONEY » sur le bandeau.
Tout de même, il y a bien quelque chose de rooney-esque dans ce roman, car Oisín McKenna explore la psyché de ses personnages, en l’occurrence un réseau élargi d’ami·es vivant à Londres, leurs émotions, leurs sentiments flous, leur vague à l’âme. Mais il ne va pas aussi loin qu’elle, et Lundi, c’est loin m’a davantage évoqué Bien-être, de l’Américain Nathan Hill, et les romans « sociologiques » tout droit sortis de la cuisse de Michel Houellebecq (également cité comme influence par David Szalay, lauréat du Booker Prize 2025). Comme dans l’excellent roman – bien plus ample et maîtrisé – de Hill, McKenna s’intéresse au couple formé par Ed et Maggie, deux « transfuges » ayant fui leur petite ville de province pour s’installer dans la grande, respirer, vivre dans sa bohème. Bien-être était explicitement un roman sur Chicago ; ici Londres joue un rôle très important via ses quartiers, ses bâtiments, son urbanisme, et surtout ses habitant·es. Et si les personnages ne sont pas du tout houellebecquiens (certains sont heureux, beaucoup sont queer et pire ! il y a même des femmes), on ressent l’influence de cette littérature contemporaine qu’on a qualifiée de « sociologique » car elle s’attache à décrire des groupes, archétypes et phénomènes sociaux. Là, je dois dire que les coutures sont un peu voyantes : on a le droit à la trajectoire biographique de chacun des personnages, un mot ou deux sur le milieu social de leurs parents pour bien les situer dans l’espace social… Mais bon, c’est un premier roman : on pardonne.
On pardonne aussi le procédé narratif un peu répétitif et très sériel de montage en réseau : le chapitre x est centré sur A, qui parle à B de C, cut, le chapitre x+1 est centré sur C, qui parle de D à E, sachant que tout ce monde est relié par des liens amicaux, sentimentaux ou familiaux. On pardonne aussi des pages un peu plus faibles et convenues, sans grand relief stylistique (à la différence de Rooney et Houellebecq qui sont d’authentiques stylistes, chacun·e à leur manière, n’en déplaise aux mauvaises langues). On pardonne tout ça parce que Lundi, c’est loin a une vraie atmosphère. On s’y sent bien, on a l’impression de connaître (ou de se reconnaître dans) ces personnages naturellement et fluidement queers (ce n’est pas un argument éditorial, on respire) et leur peur de vieillir, dans tous les sens du terme : les trentenaires ont peur de s’installer et ainsi ressembler à leurs parents qu’ils ont fui ; ces parents – magnifiques personnages de Joan et Rosaleen – ont peur de mourir trop vite pour ne pas voir leurs enfants grandir. Les plus belles pages sont celles de Rosaleen, mère de Phil et Callum, qui se sent engluée dans sa propre vie, dont l’attirance adolescente pour une fille, Pauline, symbole de liberté, a été écrasée par le catholicisme irlandais qu’elle a fui. C’est un roman sartrien, en ce sens : puisqu’on ne peut pas échapper aux déterminismes qui nous ont forgé et aux événements qui nous dépassent, il faut s’en débrouiller. Aménager sa liberté.
Le roman s’ouvre sur une baleine échouée dans la Tamise en 2019.
On attribue la responsabilité de la situation à un mélange entre les émissions de CO2, le plastique à usage unique, l’Union européenne, l’écofascisme, le volume de combustibles fossiles nécessaires au fonctionnement d’Internet et l’entêtement à vouloir s’habiller dans les magasins de vêtements low cost. La part exacte de chacun de ces facteurs reste à déterminer, mais une chose est sûre : cette baleine n’augure rien de bon. Elle pointe un doigt accusateur. Personne n’est innocent sous son regard impassible. Vous, déclare-t-elle, vous êtes moralement, spirituellement et écologiquement en faillite. (p. 12-13)
C’est un prétexte autour duquel gravitent les personnages sur un week-end, et un vrai élément rooney-esque : c’est la fin du monde, mais il faut continuer à vivre, c’est-à-dire s’aimer, dans tous les sens du terme.
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Créée
le 12 janv. 2026
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