Arrivé au mitan de son existence, Camille Destroit se livre à son examen de conscience et le résultat n’est guère brillant. La quarantaine bien sonnée, pas de gosses et une ex partie courir le guilledou ailleurs, on ne peux pas vraiment dire qu’il a réussi sa vie, du moins au regard des stéréotypes de la société de consommation. Comme si cela ne suffisait pas, il aggrave son passif en participant à un collectif d’écolos, d’activistes, fermiers bios et autres altermondialistes en lutte contre le bétonnage d’une zone humide, contribuant à leur intendance et leur fournissant des palettes pour se retrancher. Alors que la victoire semble à portée de rainettes, il est raflé par la maréchaussée, sur le point d’être déferré devant la justice pour radicalisation potagère. Et peu après, au sortir de sa garde à vue, le hangar où il entrepose son stock de palettes part en fumée, et la direction du supermarché lui signifie son licenciement, en guise de représailles, les propriétaires de l’enseigne étant également à l’origine du projet de bétonnage qui vient de capoter. Heureusement, parmi les compagnons de lutte qu’il héberge dans sa ferme, pour lui remonter le moral, il y a Claire, une jeunette à la chevelure de feu et aux taches de rousseur aguicheuses. Mais l’ingénue semble lui faire des cachotteries.
À l’instar du Beaujolais nouveau, un roman de Jean-Bernard Pouy est toujours un moment de lecture amusant, empreint d’une légèreté, d’un état d’esprit festif que vient démentir un propos plus profond. Avec un sens du timing inouï, alors que le gouvernement d’Edouard Philippe vient de mettre un terme à des années d’affrontement autour du projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes, il nous invite aux côtés des militants d’une zone à défendre, de dangereux activistes surarmés, prêts à en découdre avec les autorités en criant « la liberté ou la mort ! ». Autrement dit, un groupe hétéroclite d’amoureux de la nature, post-hippies et néo-ruraux, de fermiers bios que la perspective de la violence inquiète et de Black blocks no borders. Bref, un groupe d’individus ayant sans doute pris au pied de la lettre la devise de la République et ses promesses émancipatrices.
Il dévoile aussi un rapport de force faussé où le pouvoir économique joue de manière hypocrite les promesses d’emplois contre la préservation de l’environnement, révélant ce dont tout le monde se doute, la collusion avec des politiques, obsédés par la baisse du chômage, gage de leur réélection. Le cirque d’une démocratie représentative vendue aux enchères, où mêmes les médias, le quatrième pouvoir (ahah!), ne sont attirés que par l’émotion et la perspective du sang.
Certes, on peut reprocher à Pouy de survoler un tantinet le sujet et de se laisser aller à ses marottes, la recherche irrésistible du bon mot, du jeu de mots lamentable. On peut s’agacer de son goût pour l’OuLiPo, pour la digression érudite – cinématographique, musicale ou potagère – et pour l’introspection foutraque dont il meuble les temps morts de son récit, et il y en a un max. Mais, c’est aussi pour cela qu’on le lit, qu’on l’aime et, à vrai dire, l’on serait fort marri de ne pas retrouver cette gouaille ravageuse, cette distanciation critique et ce regard mi-ironique, mi-cynique sur le genre humain. Et puis, c’est lui faire un faux procès. La ZAD n’est pour lui qu’un décor propice à une intrigue de roman noir, la femme fatale endossant ici la tenue d’une militante radicale, fausse ingénue mais vraie malfaisante. Camille Destroit, englué dans sa crise de la quarantaine, aurait dû se méfier…
Si Ma Zad s’inscrit dans l’air du temps, il ne s’agit pas de celui du militantisme étriqué, reproduisant les gimmicks du système qu’il est supposé combattre. Bien au contraire, c’est un regard goguenard et lucide. Celui d’un esprit libertaire doté d’un véritable sens éthique, amateur de romans noirs, et qui s’amuse, un peu navré quand même, des travers de ses contemporains.
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