« N’arrêtez pas d’imaginer […] Écrivez » Milena Agus, Mal de pierres, 2006, p. 124
Sardaigne. Seconde Guerre mondiale. Une jeune paysanne née au début du siècle, imprégnée du romantisme livresque, héroïne flaubertienne d’une Madame Bovary de la ruralité, s’identifiant aux amours interdites des malheureux amants Francesca et Paolo de La Divine Comédie de Dante, torturée par son mal d’amour, le grand, l’absolu, et son mal des pierres (calculs rénaux) ; une femme libre, féministe avant l’heure, instable, proche de la psychose, scarifications, qui fait fuir ses prétendants par ses lettres crues et enflammées. Jusqu’à la trentaine, on est vieille fille à cet âge ; on la marie avec un riche réfugié de Cagliari rasé par les bombes des Alliés : elle ne l’aime pas, ils conviennent d’un mariage blanc, avec toute licence pour lui de fréquenter les maisons closes, pour compenser.
Le fol amour, elle le trouvera sur le continent, en cure à Civitavecchia, après sa rencontre avec un blessé de guerre, « le Rescapé », pianiste, homme de culture, à qui elle montrera ses écrits, lui racontera ses jeux érotiques avec son mari, acceptant réflexion faite de jouer sa prostituée à domicile pour lui économiser le prix des passes. Fusion d’âmes sœurs, elle brave avec lui tous les interdits, les on-dit. Jouissances des corps et des esprits jusqu’à la séparation. Guérison, retour, enceinte, un fils pianiste, un prodige. Et la recherche de cet amour perdu. Jusqu’à la mort.
Cette biographie nous est rapportée par sa petite-fille à qui sa grand-mère a confié ses souvenirs. Mais qu’en est-il des labyrinthes de la mémoire ? Où se trouve la vérité ? Est-ce une histoire réelle ou l’imagination débordante d’une romancière qui va intégralement tout inventer, même jusqu’au problématique Rescapé, idéalisé, fantasmé ? C’est le propre de la littérature que de nous guider et de nous perdre dans la fiction, monde irréel rendu tangible et authentique grâce à l’art de l’écriture.
Nicole Garcia va transposer en France, en Savoie, le livre de Milena Agus dans un film éblouissant avec une Marion Cotillard, Gabrielle, bouleversante de vérité. Même thématique, même rencontre avec un militaire, le lieutenant Sauvage, excellent Louis Garrel, proche de la mort. À qui il sera donné d’entrer en rémission pour connaître avec Gabrielle une folle passion dévorante. Même soupçon de vérité, Gabrielle a vraiment connu ces nuits de jouissance amoureuse avec son lieutenant ? Un fantasme ?
Pourquoi enfin chercher l’amour ailleurs alors qu’il se trouve à proximité de soi, avec un mari, véritable héros de l'ombre, à la passion taciturne et sacrificielle, tout attentionné, tout dévoué, acceptant tout, tout tendu vers le seul bonheur de sa femme, devenant le gardien de son imaginaire. entre l'amour réinventé (le Rescapé/Sauvage) et celui, le sien, ancré dans le réel.
Milena agus et Nicole Garcia, deux grandes artistes maîtrisant pleinement l’alchimie du récit, la manipulation et le twist - rebondissement final - avec l’art de nous détacher de la réalité, de notre quotidien pour nous immerger dans l’illusion d’un univers issu de leur imaginaire, tout aussi indiscutable.