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le 6 août 2013
SuivreLittérature
Je suis sociologiquement prédisposé à aimer Desproges : mes parents écoutent France Inter. Par ailleurs, j'aime lire, j'ai remarqué au bout d'une douzaine d'années que quelque chose ne tournait pas...
Il y a quelque chose de décourageant à se dire qu’au milieu d’une littérature consacrée à la dépression de mamie, aux regards lubriques de tonton et aux états d’âme du petit dernier (recombinez ça si vous voulez), même dans les librairies indépendantes, les romans d’aventures intelligents sont rares. En l’occurrence, Matara met une scène des communautés d’enfants et de jeunes adolescents occupées, dans un monde qui emprunte à la république romaine autant qu’à la nature writing, à se mener une étrange guerre : le jour on espionne, on se bat et on construit des bâtiments, le soir on rentre dans un « centre » dont il est interdit de parler. (D’ailleurs il n’en est question que sous forme allusive.)
« De nobis fabula narratur », précise l’épigraphe.
Le début du roman est touffu, car pour délivrer ses informations, Matias Riikonen ne suit pas l’ordre logique : s’attachant d’entrée aux deux personnages du Grand Frère et du Petit Frère, le narrateur adopte leur point de vue, c’est-à-dire le point de vue garçons pour qui cette sorte de colonie de vacances n’est pas si étrange (1), et pour qui les termes pleurozie, cladonie, cicindèle champêtre, sphaigne et géotrupe des bois font partie du quotidien. (Des applaudissements au passage pour la traductrice Claire Saint-Germain.)
Techniquement, tout le récit ou presque est à l’image de cet incipit : « Le pas s’enfonça dans le sol, l’extérieur de l’avant-pied en premier, puis l’intérieur, sentit une brindille et se figea, tel un animal, se décala et s’enfonça dans le sol, extérieur, intérieur et talon, les feuilles de l’été passé crépitèrent, et le pas s’éleva. Il décrivit une courbe surpassant les touffes de myrtilles fleuries ou les bourdons voletaient de clochette en clochette, brossa les rameaux des sous-arbrisseaux et s’enfonça dans le sol, extérieur, intérieur et talon, les feuilles s’écrasèrent, et le pas s’éleva. Il décrivit une courbe surpassant les myrtilliers touffus, pareil au soleil menant sa course journalière par-dessus la forêt, s’enfonça dans le tapis de buissons, les feuilles mortes cédèrent, et le pas s’éleva. / Il décrivit une courbe surpassant le tapis de buissons, pied nu et sale, autonome et indépendant du Petit Frère, qui n’existait plus qu’à peine, car qu’y avait-il en lui qui soit encore lui-même… des épis dans les cheveux, le visage égratigné et noirci à la suie, trop grave pour un garçon si jeune, sa façon de tourner et retourner la tête et d’écouter – l’attitude d’un oiseau » (p. 11).
Oui, il y a des dialogues de temps en temps pour permettre au lecteur de reprendre son souffle – mais non de relâcher son attention.
On a parfois l’impression que si László Krasznahorkai avait écrit un livre pour enfants, ça aurait donné Matara. Du roman de Riikonen se dégage cependant moins de noirceur que d’étrangeté. Le fait de découvrir petit à petit la singularité de ces personnages accentue cette étrangeté. Et puis on finit par remarquer, plus ou moins vite et avec plus ou moins d’évidence derrière la luxuriance de l’écriture, tout ce qui cloche dans cet univers. Il est, par exemple, exclusivement masculin : en-dehors des « Veilleuses » qui paraissent jouer le rôle de Sibylles du centre – donc hors scène –, la féminité dans Matara est représentée sous forme de « poupées », dont on finit par comprendre qu’elles sont des sortes de mannequins de couture destinés à recevoir les projections – pas exclusivement mentales ! – des « citoyens » de Matara…
On aura compris que les personnages mis en scène par Matias Riikonen sont plus proches de l’armée d’assassins en herbe de William Golding que des apprentis ingénieurs de Jules Verne (Deux ans de vacances) ou même que des petits paysans de Louis Pergaud – mais il faudrait que je relise La Guerre des boutons. Il n’y a pas plus d’adultes que de filles dans cette colonie hors du monde : « papa et maman ne nous laisseraient jamais venir ici, surtout pas toi, s’ils savaient ce qu’on fabrique » (p. 70) déclare le Grand Frère au petit.
Or, dans cette sorte de huis clos en plein air – où ils ont parfois l’air de figurines, sinon de figures qui s’agitent dans une nature foisonnante qui continue de tourner –, à quoi jouent les personnages ? À la guerre, évidemment : ce sont des garçons. D’une année sur l’autre, des factions s’affrontent : Matara recrée la Rome antique, mais on trouve aussi des Parthes, des Gaulois et des Germains.
Comme dans la Rome antique, ils aménagent aussi, ce qui passe par du défrichage : destruction de la nature et mise au travail forcé des prisonniers de guerre. Comme dans la Rome antique, ils palabrent, débattent et se livrent aux joies de l’intrigue politique. Comme dans la Rome antique, ils jouent des pièces de théâtre.
Ils ne semblent pas avoir conscience de recréer l’histoire romaine : s’agit-il d’une sorte de « thème du camp » ou en sont-ils « naturellement » venus là ? Les morts de ces étranges jeux de rôle meurent-ils vraiment pour de faux ? Où s’arrête ce jeu, qui serait éducatif si l’éducation consistait en l’apprentissage de la superstition, de l’humiliation et de la violence ?
(1) On a là, me semble-t-il, une variation – un reflet ? – autour du thème des chameaux du Coran (c’est moi qui le nomme ainsi !) évoqué par Borges. En gros, si le Coran ne mentionne pas de chameaux, c’est précisément parce qu’il a été écrit dans une région où les chameaux sont très courants : un auteur d’un autre endroit qui aurait voulu situer son texte cette région aurait placé des chameaux partout. (Je simplifie un peu. Pour les détails, le lecteur de cette critique qui serait arrivé jusque là peut jeter un œil à « L’écrivain argentin et la tradition » dans les Inquisitions de Borges.)
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Créée
le 17 août 2026
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