Nicole Mersey Ortega ne raconte pas le Chili comme un décor de carte postale. Elle parle d’un pays abîmé, encore hanté par la dictature et par une violence plus ancienne, plus intime : celle du patriarcat, des classes, de la couleur de peau. Dans ses interviews, elle dit vouloir écrire « depuis les marges », là où les voix s’éraflent. Son Chili, c’est celui des femmes qui survivent, qui ont peur, mais avancent quand même. Un pays de contrastes : paysages sublimes, société fracturée, et une mémoire collective qui n’a jamais complètement cicatrisé.
Pour elle, écrire ce roman, c’était un peu « se salir les mains dans la boue du réel ». Pas pour juger, mais pour dire : voilà ce qu’on cache, voilà ce qu’on endure, voilà ce qu’on refuse encore de regarder en face. Derrière les mots, il y a cette idée que la littérature peut réparer, même un peu, ce que l’histoire a tordu.
Si vous aimez le Chili de carte postale, avec ses sommets immaculés et ses lamas photogéniques, passez votre chemin. Ici, la montagne du début n’est pas de roche mais d’ordures : une montagne de déchets, nos restes, nos excès, nos gadgets à peine utilisés, qu’on fabrique ici pour mieux les enfouir là-bas. Même le froid tremble est un roman coup de poing, poisseux, électrique.
S’il devait être mis en images, ce serait sans doute par Alejandro González Iñárritu, pour ce mélange d’onirisme, de chaos et de beauté crue ; ou par Tarantino, s’il voulait troquer ses costards pour un poncho couvert de poussière. C’est un road movie halluciné, traversé par le sexe, la fête, la sueur, et cette peur jamais tout à fait éteinte du viol, du pouvoir, de la domination.
La Rucia, métisse née d’un père français, blonde au milieu des chevelures sombres, avance dans ce pays comme sur une corde tendue. Elle connaît les drames de son peuple, les relents de la dictature, les fantômes d’un passé jamais digéré. Mais elle avance, consciente, insolente parfois, portée par la solidarité fragile et têtue des femmes. Une sororité de survie.
Un roman qui bouscule nos fantasmes d’un Chili rêvé depuis l’Europe : celui qu’on imagine à travers Neruda, les Andes et les empanadas. Ici, rien de figé. Le pays est vivant, contradictoire, douloureux. L’auteure y glisse des éclats de son enfance — les voix de sa mère, de son grand-père, les échos d’une société encore marquée par la peur et la honte.
Et surtout, elle n’arrondit rien : la langue est brute, orale, parfois crue, à mille lieues des formules soignées. Une écriture de la peau et du bitume. Même le froid tremble est un premier roman diablement prometteur ; à la fois cri, chant et vertige.