Qu'il nous manque, Tavernier. Son humanisme, son érudition, son sens de l'anecdote drôlatique. L'occasion de revenir une dernière fois sur des souvenirs évoqués ailleurs, de les revisiter, de les approfondir. Les années d'Attaché de Presse qui virent éclore d'influents ciné-clubs. Les premiers films, l'amitié Rochefort-Noiret. Du cinéma français comme on n'en fait plus, l'amour des bons mots et de la bonne chère. Même malade, l'infatigable conteur reste intarissable, se raccrochant aux détails de ses récits comme autant d'échappées aux souffrances du corps. Et d'évoquer les alliés, les amis, les amours d'hier en de sempiternels hommages.
Le géant s'éteint dans la multitude de ses souvenirs. Parvenant à transmettre une ultime fois la chaleur d'un regard, la noblesse d'une séquence, le lyrisme d'un caractère. Éternel amoureux du 7ème Art, il savait le voir chez les gens et traduire en scènes mémorables ce que l'humanité peut avoir de grand. Et tant pis si l'exercice, ni relu, ni monté, se laisse parfois aller à beaucoup d'autosatisfaction : après tout, c'est mérité. Et ces témoignages dépassent d'ailleurs le narcissisme : ils sont le rappel d'un temps où les œuvres d'auteurs trouvaient davantage de reconnaissance et d'espace pour se déployer.
On serait bien resté 500 pages de plus pour entendre encore les rires, les coups de gueule, les à-côtés des 40 années suivantes. Mais il faut tourner la page. Merci Monsieur Tavernier. On n'oubliera pas vos films.
Disons-le tout net, j'ai eu la plus belle, la plus exaltante des vies, parvenant à concrétiser un rêve que j'avais eu à treize ans, à tourner des films dont j'ai choisi les sujets, à les réaliser comme je le désirais, sans faire de compromis. Je suis pleinement responsable de leurs qualités comme de leurs défauts. Je ne peux pas m'en prendre à la censure ni à un producteur. Ce sont mes films et je les assume. Les peurs, les angoisses, les moments pénibles constituent comme une sorte de péage, de prix à payer pour cette liberté. J'aurais juste souhaité qu'il y ait parfois moins de souffrance. Mais je reste éternellement reconnaissant envers ceux qui m'ont soutenu dans certaines périodes noires, ces Auvergnats de la chanson de Brassens: Denis Château, Pierre Vercel, Alain Sarde, Michelle de Broca, Frédéric Bourboulon, René Bonnell, Jean Labadie, Jérome Soulet, Sophie et Jérome Seydoux, qui ont su dresser quelques oasis sur le parcours. Ce parcours a été si hérissé d'embûches que me retrouver classé dans la catégorie des metteurs en scène "commerciaux, confortablement installés dans le système" m'a souvent laissé pantois.