Le cinéaste Bertrand Tavernier (1941-2021) écrivait ses mémoires (commencés en avril 2020, pendant le confinement sanitaire dû au Covid-19) mais la mort, le 25 mars 2021, à Sainte-Maxime (Var), y a mis un terme, d’où le titre du livre (toujours au masculin pluriel) et publié en 2024. Le premier chapitre en donne la teneur car le réalisateur évoque la mort de l’acteur et metteur en scène, Didier Bezace (1946-2020) et qui a joué dans 3 films de Bertrand Tavernier. Dans le 20e chapitre, il évoque le décès (dû à un cancer du poumon) de sa première femme, Claudine O’Hagan dite Colo, grande fumeuse, ainsi que ses problèmes de santé (pancréatite aiguë, d’abord diagnostiquée comme cancer du pancréas) où il égratigne certains médecins à l’égo démesuré et dépourvus de sens psychologique. Comme dans tous les mémoires, Tavernier parle, avec nostalgie, de son enfance, ainsi que de ses parents (il n’est pas toujours tendre avec son père) et de ses 2 sœurs, Laurence et Sophie. Cela fait penser aux « Souvenirs d’enfance » (1957-1958-1960) de Marcel Pagnol (1895-1974), décrivant une époque révolue, avec un style agréable, bien documenté, vu l’immense culture de Tavernier, qui sait retenir l’attention du lecteur grâce à son talent de pédagogue. Etonnamment, évoquant son parcours de cinéphile, il précise qu’à la Cinémathèque de la rue d’Ulm, « des spectateurs prennent des notes durant la projection, pratique qui m’a toujours paru martienne ». Désolé de le contredire mais, lors d’un festival de cinéma, quand on voit jusqu’à 5 films par jour et pendant plusieurs, jours, il est nécessaire de prendre des notes, fautes de tout mélanger quelques jours après dans la rédaction d’un commentaire. Les chapitres ne sont pas forcément chronologiques : saut en 1977, année de son film, « Des enfants gâtés », chapitre écrit lors de la mort de Michel Piccoli (1925-2020) qui avait le rôle principal. Il revient ensuite à ses 2 premiers sketches dans « Les baisers » (1963) et « La chance et l’amour » (1964) qu’il juge mauvais. Le chapitre consacré à son premier voyage (1963) aux Etats-Unis, en compagnie de Robert Benayoun, est intéressant. Idem pour sa collaboration avec Pierre Rissient comme attachés de presse et dont la mort l’a beaucoup touché. Il aborde son 1er film, « L’horloger de Saint-Paul » (1974), à la page 271 et dont Georges Simenon lui fit don gracieusement des droits (contrairement à son habitude) et sa collaboration avec les scénaristes Pierre Bost et Jean Aurenche. C’est toujours aussi bien écrit, passionnant, très documenté (40 pages) et plein d’anecdotes qui n’ont rien de superficielles. Sont évoqués ensuite, « Que la fête commence » (1975), « Le juge et l’assassin » (1976), « La mort en direct » (1980), tourné en anglais à Glasgow, « Une semaine de vacances » (1980), « Coup de torchon » (1981), transposant le roman de Jim Thompson en Afrique (tournage au Sénégal) en 1938, chapitre riche en anecdotes, « Mississipi Blues » (1983), documentaire peu connu et co-réalisé avec le cinéaste américain Robert Parrish, et qui précède « La passion Béatrice » (1987) dont il ne parle pas, marqué par son échec commercial et critique, d’où le film suivant, un documentaire télévisé « Lyon, le regard intérieur » (1988), sur sa ville natale et où témoignait son père René. Le dernier chapitre est consacré au film qu’il n’a pas fait, « Une sœur perdue » et qui sera remplacé par « Un dimanche à la campagne » (1984), film qui est le dernier chapitre du livre, interrompu par la mort du cinéaste. Le premier devait être l’adaptation de la nouvelle éponyme (1956) de l’écrivaine américaine Dorothy Johnson (1905-1984), dont 3 nouvelles (respectivement en 1949, 1950 et 1957) avaient déjà été adaptées au cinéma [« L’homme qui tua Liberty Valance » (1949) de John Ford, « Un homme nommé cheval » (1970) d’Elliot Silverstein et « La colline des potences » (1959) de Delmer Daves]. Tavernier fait preuve d’humilité en estimant s’être trompé dans son projet, s’en étant rendu compte, lors du séjour au Manitoba (Canada) pour préparer le tournage, des difficultés à venir. Le second film est l’adaptation du roman « M. Ladmiral va bientôt mourir » (1945) de Pierre Bost (1901-1975), scénariste de 2 films de Tavernier. Le (21e) chapitre « La mise en scène aussi est un sport de combat » est édifiant : Bertrand Tavernier n’a cessé de se battre, tout au long de sa carrière, pour financer ses films. Celui qui s’intitule « Syndicats, SRF, SACD » est passionnant, révélant une face cachée de la profession (pour le grand public et même les cinéphiles), montrant le combat politique pour la culture et le droit d’auteur qu’a mené le réalisateur et révélant, le dogmatisme de certains syndicats et les erreurs de la Gauche (notamment lors de la création de la Cinq, en 1986, sous la présidence de François Mitterrand). Le livre se termine par la postface de sa seconde épouse (pendant 16 ans), Sarah. Elle explique que le livre est un premier jet (on se demande quelles corrections auraient été faites lors d’une relecture !) et confirme l’hypermnésie du cinéaste. La famille a eu raison de faire paraitre le livre, même inachevé, car, outre son intérêt documentaire et historique, il permet de mettre en valeur le talent d’écrivain de Bertrand Tavernier.