Incontournable Roman Avril 2025



Marguerite découvre en allant aux toilettes que sa culotte est tâchée par une substance rouge brunâtre et se demande bien ce que ça peut être. En allant consulter l’infirmière de son école, elle se fait expliqué que ce sont bien ses premières menstruations. La jeune fille est dépitée, elle nage dans des sentiments désagréables un peu confus, qu'une bonne conversation avec sa maman va mettre un peu d'ordre et de douceur.



Dans le présent roman, nous allons aborder différents aspects entourant les mensurations, mais il faut tenir compte du contexte choisi. Marguerite n'était visiblement pas bien préparée à l'arrivé de ses premières mensurations, elle n'a pas reconnu les signes. Elle a aussi une vision des menstruations qui inspire chez elle le dégoût, la colère et l'insécurité, et on peut se demander si en avoir entendu parler de façon plus précise et normalisante avant leur arrivé aurait amoindri ses sentiments désagréables.



D'où viennent ses trois émotions? La première, le dégoût, vient du fait de perdre du sang entre les jambes. Ce discours me rappelle les vieux préjugés issus des siècles de domination patriarcale voulant que ce sang soit "toxique", comme une essence mauvaise ou un sang putride. Or, il n'en est rien, c'est juste un sang un peu daté qui ne servira finalement pas à sa vocation première. Mais nombre de cultures se sont fait un malin plaisir de rabaisser les femmes en raison de leurs menstruations, les taxant "d"impures", alors même que ce sont les mensurations qui permettent l'enfantement. Certains pays encore à ce jour envoient les filles hors des villages en période menstruelle, les condamnant à chaque fois à de potentiels viols, famines et accidents. Pourtant, il y a eu d'autres cultures qui disaient les femmes "pures" justement parce que contrairement aux hommes, le sang se renouvelle en raison des menstruations. Pas mieux, cependant, parce que s'est faux: Le sang se renouvèle peut importe le sexe. Bon, je m'égare, tout cela pour dire qu'il ne faut pas négliger les impacts des croyances ( car rien de scientifique ne vient justifier ses inepties) sur la perception des menstruations par les gens. Enfin, Marguerite réalise que ce n'est pas tant du dégoût autant que de l'inconfort. Perdre du sang, c'est vrai que ça peut être agaçant au début, car ces sensations entre les jambes sont nouvelles. Et cet agacement, il vaut le valider pour ensuite le banaliser ( dans le sens "normaliser").


La seconde est la colère, elle est là parce que c'est fâchant d'avoir quelque chose d'indisposant comme des menstruations chaque mois, de devoir poser des serviettes dans les culottes, gérer les maux de ventre, etc. Je pense qu'il fait entendre et valider cette émotion, elle manifeste le mal être que peut engendrer la présence des menstruations, surtout au début, quand c'est nouveau. Les gars ont d'ailleurs d'autres enjeux avec l'arrivé de la puberté ( pensons aux érections matinales incontrôlées, ça aussi c'est frustrant!), alors on peut jaser des déplaisirs qui viennent avec la puberté.



Je fais un pont avec la troisième émotion, l'insécurité, car la colère et l'insécurité s'entremêlent sur un dernier point important: Le statut. j'en ai déjà parlé avec ma critique sur "Ma première fois: Nouvelles pour changer les règles", un recueil sur des histoires de premières menstruations, mais pour les filles, il y a un marqueur évident dans la puberté avec l'arrivé des menstruations. Le jour où on a nos règles, on devient aussitôt "fertile", donc pouvant donner la vie. On ne peut pas vraiment en dire autant chez les garçons, car rien d'externe ne vient le confirmer. Ce que ça peut engendrer est le sentiment qu'aux yeux du monde, devenir pubère c'est donc devenir adulte. Ça c'est insécurisant, car les filles qui sont encore jeunes peuvent sentir le poids de devenir "femme". C'est une question de perception sociale et il importe, comme la maman de Marguerite l'a fait, de bien préciser que devenir fertile ne fait pas d'une fille une femme adulte pouvant réellement devenir parent ou étant soudain obligée de se comporter en femme. Surtout, pas besoin de soudainement arrêter d'aimer des choses d'enfants, où de porter des brassières, ou de sortir avec un garçon, ou de devenir complètement mature. Il existe, et c'est là la nuance importante, une différence entre la croissance physique et la croissance psychologique. L'humain va croître jusqu'à 25 ans, avec le parachèvement du lobe pré-frontal, impliqué dans la gestion des émotions, de l’inhibition, de l'attention et de la concentration, ainsi que globalement, la maturité comportementale ( entre autres choses utiles). Alors, pas de soucis pour nos petites demoiselles de 9-10 ans qui ont leurs règles, elles en ont encore pour un bon bout à continuer à grandir. Nos garçons aussi, bien sur.



Marguerite a entre 9 et 11 ans, elle est donc à l'école élémentaire (FR)/école primaire (QC). Elle a donc ses menstruations un peu plus tôt que la moyenne, mais comme je le constate auprès des profs d'écoles primaires en librairie jeunesse, nombreuses sont les jeunes filles de 9 à 12 ans qui auront leurs premières menstruations durant cette période. C'est donc d'autant plus important d'insister sur le fait que l'arrivé des menstruations n'est qu'un détail dans le développement corporel, et non le point de non-retour de l'enfance sur l'âge adulte.



Je mentionne que l’infirmière et la maman de Marguerite présentent des visions modernes et positives de la présence des règles chez les filles, la première en fait même un portrait assez mignon en comparant l’appareil reproductif féminin à un nid, ce qui est quand même assez juste. J'aime qu'elle ait cherché à vulgariser l'information. Je mentionne que de nos jours, au Québec, les cours de sexualité sont donnés tôt, dès le 1er cycle, pour pouvoir traiter de la croissance corporelle avant que tout cela ne débarque dans la vie des jeunes. Il y a également, dans ses cours, toute la question entourant le fait que le corps appartient à son seul détenteur. Je le mentionne car dans le roman, vous verrez que l'infirmière demande chaque fois le droit de toucher avant de le faire, c'est là l'art du consentement. La maman, quant à elle, nous livre un discours plus social, sur l'importance de s'approprier les menstruations pour se qu'elles sont: naturelle et normales. Avec elle, on revient un peu dans le temps pour parler des croyances erronées entourant le fait de perdre du sang et de l'impact sur la perception des filles sur leur propre corps. Laisser entendre que les menstruations sont sales, c'est également entretenir l'idée que les femmes le sont aussi. Et ça, c'est non seulement stupide, c'est purement sexiste.



Les garçons, parlons-en un peu, il y a un peu d'eux dans le roman. Il y a notamment le frère de Shan, la meilleure amie de Marguerite, prénommé Victor. Quand de dépit et d'agacement Margerite laisse entendre que ce serait mieux d'être un garçon pour éviter les menstruations, Victor nous livre son petit plaidoyer de garçon agacé par les stéréotypes de genre. Il nous dit, par exemple, que les filles ont le droit de pleurer, qu'elles ont ont le droit d'aimer lire et même de porter les couleurs vives ou pastelles. Évidemment, Victor ne fait que sortir de vieux clichés, Shan et Marguerite n'ont aucun mal à démolir son argumentaire. Mais c'est intéressant pour une chose, je trouve, ce passage, c'est l'idée que "l'autre côté", celui des garçons, ont aussi leurs enjeux. Victor termine avec ce constat, en parlant de la mue de la voix et des poils qui poussent partout ( même si, les filles aussi, ont des poils qui poussent un peu partout- c'est juste que socialement, on ne leur permet pas souvent de les garder). Devenir pubère comporte son lot d'inconvénients des deux côtés. Seul éternel absent du discours, cependant, ce sont les changement psychologiques et psychiques, qu'on oublie constamment d'aborder.



Par ailleurs, je fais une mention spéciale à la diversité ethnique des personnages, toujours apprécié! Et mention spéciale à toute la flopée de mots génériques pour parler des menstruations, dont le joli "avoir ses coquelicots". Histoire de contribuer à la discussion, sachez qu'au Québec, à une époque, on pouvait dire "les anglais débarquent", faisant référence aux uniformes rouges des anglais. Héhé.




Les menstruations, on en parle étonnamment peu dans la littérature jeunesse, malgré la présence assez importante de personnages féminins pubères. Résidu de tabou social qui continue de sévir ou oublie volontaire d'un sujet moyennement glamour, je ne sais pas trop, mais une chose demeure: si les filles et les femmes de la littérature jeunesse en parlait davantage, on normaliserait du même coup quelque chose qui devrait être anecdotique et normal, puisque les menstruations sont parfaitement naturelles et concernent une grande proportion des personnes du genre féminin. Hélas, comme j'ai pu le constater avec le temps, les vieilles idées étriquées faisant des règles quelque chose de "sale" et "d'impure" persistent dans certaines cultures et dans certains pays. Leur absence des romans et des BD n'aiment pas à démocratiser et éduquer sur le sujet, mais les temps changent.



Voici quelques œuvres jeunesse qui en parlent, que ce soit le sujet principal ou pas:

- Ma première fois: Huit nouvelles pour changer les règles ( Collectif, Éditions de la bagnole) Lectorat 10-12 ans+

- La nouvelle (Cassandra Calin, Éditions Scholastic) Lectorat 10-12 ans+

- Journal intime de mon corps: toutes les réponses à mon enquête

( Clémentine Du Pontavice, Éditions École des Loisirs, Collectif Neuf) Lectorat 8-9 ans+


Bref! Un bon petit livre avec pleins d'angles d'apprentissage intéressant, histoire de mettre la table sur un sujet qui devrait être incontournable. À défaut e l'être pour le moment, le voici au moins dûment intronisé aux Incontournables de notre librairie!



Pour un lectorat à partir du 2e cycle primaire, 8-9 ans+

Shaynning

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